Archives mensuelles : mai 2018

« J’ai vieilli »

Le texte qui va suivre m’a été inspiré par une phrase de Queneau, lorsque Zazie dit « J’ai vieilli », à la fin de Zazie dans le métro.

« J’ai vieilli »

J’avais cinq ans, j’avais tous les jouets que je voulais, c’était l’automne, j’aimais mes parents, j’aimais aussi jouer avec mes copains dans la cour de récréation, tirer les couettes des filles, rester en pyjama et la crème au chocolat.

J’avais cinq ans et je me sentais important, j’étais le roi ; le chouchou de la maîtresse, c’était moi. on jouait au ballon avec les copains, on se bagarrait, on embêtait les petits, on montait sur le toboggan.

J’avais cinq ans et j’étais persuadé d’être tout pour mes parents, ma maman surtout, je montais sur ses genoux, elle me caressait les cheveux, j’aimais pas ça mais je la laissais faire parce qu’après tout, les câlins d’une maman c’est la meilleure des choses au monde.

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Quand elle est arrivée, j’ai pas tout de suite compris. Pourtant ils m’en avaient parlé, tu vas avoir une petite sœur, tu pourras t’occuper d’elle, tu seras le grand, tu la défendras dans la cour de récré, tu lui prêteras tes jouets, tu verras, vous vous entendrez bien.

Mais moi je voulais pas les prêter, mes jouets.

Et puis les filles, j’aimais pas ça. À l’école, elles avaient les cheveux longs, elles pleuraient tout le temps pour un rien, elles prenaient toujours la balançoire et en plus, elles rapportaient tout à la maîtresse.

Et on m’annonçait que je devrais partager ma maman avec une fille, une petite sœur, et je ne sais pas quoi encore, blablabla. J’ai beaucoup pleuré dans mon lit. À cinq ans, on pleure dans son lit, même quand on est un grand.

Maman et papa m’ont emmené chez mamie et papy. Le ventre de maman était très gros, elle avait les joues toutes roses, elle a pleuré quand la voiture a démarré. Elle m’a fait coucou de la main jusqu’à ce que papy dise, allez, on rentre, tu vas attraper froid. Alors on est rentré.

Mamie m’a fait un gros bisou après m’avoir bordé. Moi, je boudais un peu parce que les câlins de maman me manquaient, et puis j’aurais bien aimé avoir de la crème au chocolat en dessert, mais y en avait pas.

Moi, j’aime bien mon papy et ma mamie, même s’ils sont vieux et que chez eux, il n’y a pas d’albums pour enfants comme Paf le chien ou Boum boum la malice. Y a rien que des livres écrits en tout petit, y a même pas d’images dedans, c’est pas marrant d’être des grandes personnes. J’espère que je resterai petit toute ma vie parce que Paf le chien il fait rien que des bêtises, et ça me fait bien rigoler.

Après, mes parents sont revenus me chercher. Dans un couffin, mais je savais pas encore que ça s’appelait un couffin, je disais un panier, il y avait une toute petite chose enfouie sous des couvertures, elle bougeait pas trop, elle couinait pas, et puis j’ai vu une toute petite main avec des doigts minuscules et maman m’a dit, Antoine, voilà ta petite sœur.

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Pauline ne fait que dormir, je lui ai montré mes jouets, elle les a même pas regardés. Un bébé-fille quoi. Elle fait que dormir, boire des biberons et réveiller tout le monde la nuit parce qu’elle a faim. Si elle veut même pas voir mes jouets, je me demande à quoi on jouera ensemble, en tout cas a dit maman, elle est trop petite pour le moment, tu veux lui donner son biberon?

J’m’en fiche de son biberon. Je veux aller sur les genoux de maman, mais elle a Pauline dans les bras. Papa fait chauffer le biberon.

À l’école, la maîtresse était au courant que j’avais une petite sœur. Elle m’a félicité comme si j’avais fait quelque chose de spécial, comme un beau dessin ou comme si j’avais été sage. Elle a ajouté que j’étais un grand frère maintenant, que c’était important, un grand frère, et elle faisait des sourires et elle disait aux copains, Antoine a une petite sœur, et si on lui faisait tous un dessin à la petite Pauline, et puis après c’était la récré et toutes les filles ont voulu que je leur dise comment elle était ma petite sœur, si elle était mignonne, si elle buvait bien ses biberons.

Pauline, elle a la peau toute fripée, elle est pas belle, et ses biberons, je m’en fiche. Laura l’a répété à la maîtresse qui m’a fait les gros yeux. J’ai été puni.

J’étais au coin, je pensais à mes jouets, surtout mon dinosaure en plastique, celui que je peux tordre dans tous les sens sans qu’il se casse, et à mes copains que j’entendais jouer bruyamment, je pensais aussi à ma maman et mon papa.

Pourtant j’ai pas pleuré quand la maîtresse m’a envoyé au coin.

J’étais un grand frère maintenant.

Papa est venu me chercher. Il m’a pas grondé pour avoir été puni. Il a juste dit Antoine, mon grand, qu’est-ce qui t’arrive, et là je l’ai regardé et j’ai répondu, papa je veux rentrer à la maison. Il a insisté mon papa, il se décourage pas comme ça. Alors j’ai lâché sa main et je lui ai dit gravement : « J’ai vieilli ».

Eleanor Oliphant va très bien

À la lecture d’Eleanor Oliphant va très bien, je suis passée par nombre d’émotions : le ton désopilant de la narratrice, sa façon de s’exprimer dans un registre toujours soutenu et précis, sa bizzarerie concernant les codes de la communication font sourire et rendent le personnage à la fois drôle et étonnant. Mais il y a l’autre facette, celle du personnage qui souffre et qui, entamant une psychothérapie, se libère peu à peu du carcan qui l’asphyxie.

Eleanor, le personnage principal comme vous l’aurez compris, connaît une longue évolution vers les autres, se fait des amis, ressent des émotions et nous entraine à sa suite dans une histoire fondamentalement douloureuse, de celle qui nous font venir les larmes aux yeux.

Le titre veut tout dire – et en même temps ne rien dire.

Mais à la fin, même si on sait qu’il lui reste encore du boulot, on espère (du moins j’espère) que finalement, Eleanor Oliphant va mieux.

* HONEYMAN, Gail, Eleanor Oliphant va très bien, Fleuve éditions, 2017, 430 pages.

Simone de BEAUVOIR, Les Belles Images

Les Belles images est une œuvre de Simone de Beauvoir, publiée en 1966.

J’ai choisi l’édition suivante : DE BEAUVOIR, Simone, Les Belles Images, Éditions Gallimard 1966, rééd. Folio, 2014.

Voici d’abord quelques pistes de réflexion :

– l’œuvre s’ouvre in medias res. C’est-à-dire que l’action a déjà commencé ;

– l’énonciation est très importante, il y a une sorte de polyphonie intrinsèque, Laurence se fait tour à tour narratrice et personnage ; on passe de l’un à l’autre parfois sans prévenir, ce qui peut produire une sorte de confusion. Ceci nous amène au point suivant ;

– la confusion de Laurence. L’héroïne, c’est elle. Personnage plat au début ? Elle semble détachée, trop lisse, trop polie, mais on pressent rapidement les prémisses d’un psychisme qui s’interroge sur lui-même ;

– la ponctuation, du coup, est significative : parenthèses, virgules, absence de virgules, de point, de saut à la ligne. On retrouve là l’idée de confusion ;

– l’interchangeabilité des personnages est à souligner : p.7: « (Juste en ce moment, dans un autre jardin, tout à fait différent, exactement pareil, quelqu’un dit ces mots et le même sourire se pose sur un autre visage (…) » ;

– l’image : tout serait image, une image lisse, tout droit sortie des magazines tels Plaisir de France et Votre maison.

Ces quelques points ne sont que le résultat d’une réflexion rapide, que je développerai par la suite. À réfléchir après lecture et relecture…

RÉSUMÉ

Laurence travaille dans une agence de publicité où elle crée des slogans. Elle a tout pour être heureuse : un mari aimant, Jean-Charles, deux petites filles charmantes, Louise et Catherine. Elle apparaît toutefois détachée, absente. Lassée de son amant et collègue, Lucien, elle s’ennuie, s’interroge, pose un regard tantôt creux, tantôt lucide, sur le monde et sur elle-même.

Elle est très entourée : sa mère, Dominique, occupe une grande place dans le roman, son père est également présent, ainsi que sa sœur Marthe et son époux Hubert.

L’éducation et l’instruction de ses filles, notamment de Catherine, lui tiennent à cœur et prennent de plus en plus de place jusqu’à l’obséder, tant elle se retrouve en cette dernière.

Le milieu dans lequel tous évoluent est aisé, et comme inévitablement fait d’apparence, de codes et de trompes l’œil, ces « belles images », fragiles pourtant, qui obsèdent la narratrice tout en guidant le roman jusqu’à son dénouement.

ANALYSE

Je propose quatre pistes de réflexion majeures.

1) Un milieu codifié

D’emblée, on est plongé dans un univers fait de mondanités : « la glace tinte dans les verres, Houdan baise la main de Dominique » ; « Dominique, personne ne sait recevoir comme vous.  » Chacun se regarde, chacun est soumis, mais tout en discrétion, tout en finesse, au regard des autres ; tout semble lisse, très poli : « ils caressent leurs regards… » Dominique, la mère de la narratrice, semble exceller à cet art que sont les jeux d’apparence, de relations sociales. De cet univers codifié, on devine toutefois, dès l’incipit, quelque chose de factice, d’artificiel.

2) L’énonciation et la narration : rupture et division

Au tout début, déjà, se profilent les pensées de Laurence, la narratrice : « qu’est-ce que les autres ont que je n’ai pas? », qui est aussi un personnage à part entière. Il s’agit donc d’une narratrice homodiégétique (par opposition à hétérodiégétique), c’est-à-dire qu’elle existe en tant que personnage de l’histoire qu’elle raconte. Elle est aussi une narratrice autodiégétique, comme héroïne du roman. Cependant dans cet incipit se produit comme une rupture dans l’énonciation : « elle se sent déprimée, je suis cyclique ». Les deux pronoms personnels renvoient à Laurence. On pressent d’ores et déjà une fissure. Laurence versus les autres, l’absence de connivence sincère entre chacun, des propos, des sentiments qui apparaissent comme faussés. [Il serait également intéressant d’ajouter à ce point l’étude de la ponctuation.]

3) L’expression d’un sentiment de différence qui se profile comme une litanie

L’expression « qu’est-ce que j’ai que les autres n’ont pas? » apparaît à plusieurs reprises, tout en connaissant des variantes. Ces expressions révèlent chez Laurence un manque, un vide, comme une conscience étouffée qui sonnerait creux ; conscience fragile en tous les cas. Cependant au fil du roman, Laurence commence à s’interroger sur le monde qui l’entoure, elle jette un œil aux journaux, premier pas qui l’éloigne de la vie par procuration qu’on lui a aménagée. Elle finit par s’affirmer lorsqu’il est question de l’éducation de sa fille Catherine, car elle ne lui souhaite pas la même existence qu’elle. L’angoisse sous-jacente au fil des pages ne disparaît pas, il n’y a pas de happy end, pourtant, on pressent l’éveil d’une conscience, même si le roman s’achève sur le doute : « quelle chance ? Elle ne le sait même pas ».

4) les images

Dès l’incipit se succèdent des images parfaites (« à l’image parfaite qu’ont reproduite… »). Dans l’imaginaire fugace de Laurence, les personnages se trouvent par ailleurs interchangeables, sa famille et le cadre dans lequel elle se trouve pouvant ressembler à tout autre famille aisée dans un cadre identique, d’où rien ne dépasse. Personnages d’un théâtre dont ils ignorent la possibilité et les enjeux ? Par exemple, il est question de Marthe qui « joue un rôle » (p. 9). Quant au mot « image », nous le retrouvons à moult reprises dans le roman : « l’idéale image » ; « quelle jolie image » (p. 20), « tout ce qu’elle touche se change en image », « image du passé » (p. 21). Le paragraphe commençant par « elle a toujours été une image » aborde l’éducation de Laurence, qui a consisté à la façonner en une personne « parfaite » (p. 21-22), une poupée qu’on déplace à sa guise ? Même son métier consiste à créer des images. Il est aussi souligné le « pouvoir de l’image » (p. 29). Ainsi les images, si elles relèvent de l’imaginaire, n’en sont pas moins prégnantes : Dominique, qui contrôle son image au millimètre, Marthe, touchée par la grâce, les hommes qui achètent la paix du ménage avec des cadeaux, image de foyers dont toute « imperfection », tout débordement seraient aussitôt effacés. un sursaut de lucidité, vers la fin, lorsque Laurence tombe malade, la sauve peut-être, paradoxalement, de toutes ces images trop parfaites qui l’étouffent et qu’elle « vomit » (p. 180). Pourtant ce mouvement de colère retombe platement, accepté dans l’indifférence par son époux. Les images, ces belles images ne disparaissent jamais réellement, elles sont remplacées par d’autres images, tout aussi fausses mais tacitement et lâchement acceptées par ces personnages qui, nous l’avons déjà évoqué, paraissent interchangeables.

Où l’imagination puise dans les souvenirs

Douze ans

On devine sa silhouette à la grille de l’école, au loin. Il s’agit donc d’une enfant, quoi que, pas tout à fait, plutôt une adolescente. Elle a douze ans.

Elle aime plus que tout bavarder avec ses copines, sa bande ou son groupe comme elle dit, pouffer devant les garçons, et en vrac, le shopping, la musique (elle feint d’aimer le rock mais lui préfère la pop, genre Taylor Swift), le chocolat blanc, les magazines pour ados et leurs tests psycho (« est-il fait pour toi ? », « es-tu prête pour ta première fois ? », « garderas-tu ta meilleure copine pour la vie ? », etc.), elle aime aussi les récrés au collège, les intercours où elle pourra apercevoir LE garçon le plus cute du collège (« waouh t’as vu il m’a regardée !!! »), les vacances, feuilleter des magazines et catalogues à plat ventre sur son lit et en corner les coins où une jupe, pantalon ou autre sac en simili-cuir l’attire, mais vraiment, vraiment… une manière de faire comprendre à sa mère qu’elle en a très très envie, mais surtout, et irrésistiblement vraiment vraiment besoin), etc.

Le collège, à douze ans, c’est toute sa vie. D’accord, il y a aussi les visites à Tante Aglaé, mais, bon, c’est que le dimanche, et puis Tante Aglaé, c’est pas pour dire, mais, euh, il y a plus fun comme compagnie. Revenons-en au collège… Pas pour les cours hein ! pour les permanences, les rigolades en bande, les projets du mercredi et du samedi après-midi, les caricatures des profs « relous » esquissées à la hâte sur des feuilles volantes, voire même sur les pages du cahier de mathématiques.

À douze ans, on vit une existence oufissime.

C’est aussi l’âge où elle a décidé, en adulte, qu’elle arrêtait de lire la bibliothèque rose, la Comtesse de Ségur qu’elle parcourait en cachette ces derniers mois, et aussi la saga Ingalls… Pop magazine, Joliado et Amour à la récré lui semblent plus adaptés à sa nouvelle maturité (celle qui précède l’entrée en quatrième).

Elle cesse donc de lire.

Elle veut jouer de la guitare, mais elle dit de la « gratte », sa terminologie change, cela signifie qu’elle grandit… Elle veut sortir quand ça lui chante (« oui maman j’ai fini mes devoirs »), aller à des soirées qu’elle appelle des dîners, c’est plus adapté, embrasser des garçons, porter des jupes courtes, se maquiller – eyeliner à gros traits, mascara en pâtés et parfois fond de teint orangé avec l’élégante démarcation au niveau du cou – en gros, vivre sa vie de femme comme elle le répète constamment et presque dramatiquement à ses parents dépassés.

Elle dit des gros mots à chaque fin de phrase, mais même au début et au milieu, ce qui finalement laisse bien peu de place à un lexique châtié, elle emploie le terme raffiné de « putain » à la même fréquence qu’elle ramène sa mèche sur le côté, elle fait sa crâneuse, ignore ses parents, dont elle a honte, vu que douze ans, c’est l’âge bête.

On ignore comment elle s’appelle. Inès, Pénélope, Apolline, parfois Léonie ou Blanche… Elle a les cheveux longs qu’elle lisse chaque matin au Babyliss® surchauffé, une invention dont elle ne pourrait grave se passer. Elle papillonne, passe plus de temps devant son miroir que devant ses devoirs de français. Elle prend des douches à répétition, elle joue la comédie, elle invente des mensonges dont personne n’est dupe, elle affabule, s’invente une autre vie, et sous ses airs de crâneuse, elle essaie tout bêtement de vivre son adolescence, de supporter ce corps qui change et qui lui échappe, de supporter aussi les remarques de ses parents et de sa fratrie, de ne pas trop souffrir, de ne pas trop pleurer, parce que son maquillage n’est pas waterproof et qu’elle ne veut pour rien au monde ressembler à un panda.

Qui suis-je ?

Difficile de commencer par vous dire qui je suis. Dire ce que j’aime, ce que je réalise, accumuler les qualificatifs ne suffirait pas à vous livrer l’étendue de ma personne. Narcissisme insolent ? Peut-être, intellectuellement. Quant à mes réalisations, mes analyses littéraires, le décryptage de termes pointus, auxquels s’ajoutent moult types de texte parleront pour moi. À vous de juger. Vous devinerez bien assez vite par ailleurs l’auto-dérision dont mes écrits sont empreints. Bonne lecture, j’ai hâte de faire votre connaissance ! 🙂