Simone de BEAUVOIR, Les Belles Images

Les Belles images est une œuvre de Simone de Beauvoir, publiée en 1966.

J’ai choisi l’édition suivante: DE BEAUVOIR, Simone, Les Belles Images, Editions Gallimard 1966, réed. Folio, 2014.

Voici d’abord quelques pistes de réflexion:

– L’œuvre s’ouvre in medias res. C’est-à-dire que l’action a déjà commencé.

– l’énonciation est très importante, il y a une sorte de polyphonie intrinsèque, Laurence se fait tour à tour narratrice et personnage; on passe de l’un à l’autre parfois sans prévenir, ce qui peut produire une sorte de confusion. Ceci nous amène au point suivant:

– la confusion de Laurence. L’héroïne, c’est elle. personnage plat au début? Elle semble détachée, trop lisse, trop polie, mais on pressent rapidement les prémisses d’un psychisme qui s’interroge sur lui-même.

– la ponctuation, du coup, est significative: parenthèses, virgules, absence de virgules, de point, de saut à la ligne. On retrouve là l’idée de confusion.

– l’interchangeabilité des personnages est à souligner: p.7: « (Juste en ce moment, dans un autre jardin, tout à fait différent, exactement pareil, quelqu’un dit ces mots et le même sourire se pose sur un autre visage (…) »

– L’image: tout serait image, une image lisse, tout droit sortie des magazines tels Plaisir de France et Votre maison.

Ces quelques points ne sont que le résultat d’une réflexion rapide, que je développerai par la suite. A réfléchir après lecture et relecture…

 

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RESUME

Laurence travaille dans une agence de publicité où elle crée des slogans. Elle a tout pour être heureuse: un mari aimant, Jean-Charles, deux petites filles charmantes, Louise et Catherine. Elle apparaît toutefois détachée, absente. Lassée de son amant et collègue, Lucien, elle s’ennuie, s’interroge, pose un regard tantôt creux, tantôt lucide, sur le monde et sur elle-même.

Elle est très entourée: sa mère, Dominique, occupe une grande place dans le roman, son père est également présent, ainsi que sa soeur Marthe et son époux Hubert.

L’éducation et l’instruction de ses filles, notamment de Catherine, lui tient à coeur et prend de plus en plus de place jusqu’à l’obséder, tant elle se retrouve en elle.

Le milieu dans lequel tous évoluent est aisé, et comme inévitablement fait d’apparence, de codes et de trompes l’oeil, ces « belles images », fragiles pourtant, qui obsèdent la narratrice tout en guidant le roman jusqu’à son dénouement.

 

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ANALYSE

Je propose quatre pistes de réflexion majeures.

1) Un milieu codifié

D’emblée, on est plongé dans un univers fait de mondanités: « la glace tinte dans les verres, Houdan baise la main de Dominique »; « Dominique, personne ne sait recevoir comme vous. » Chacun se regarde, chacun est soumis, mais tout en discrétion, tout en finesse, au regard des autres; tout semble lisse, très poli: « ils caressent leurs regards… » Dominique, la mère de la narratrice, semble exceller à cet art que sont les jeux d’apparence, de relations sociales. De cet univers codifié, on devine toutefois, dès l’incipit, quelque chose de factice, d’artificiel.

2) L’énonciation et la narration: rupture et division

Au tout début, déjà, se profilent les pensées de Laurence, la narratrice: « qu’est-ce que les autres ont que je n’ai pas? », qui est aussi un personnage à part entière. Il s’agit donc d’une narratrice homodiégétique (par opposition à hétérodiégétique), c’est-à-dire qu’elle existe en tant que personnage de l’histoire qu’elle raconte. Elle est aussi une narratrice autodiégétique, comme héroïne du roman. Cependant dans cet incipit se produit comme une rupture dans l’énonciation: « elle se sent déprimée, je suis cyclique ». Les deux pronoms personnels renvoient à Laurence. On pressent d’ores et déjà une fissure. Laurence versus les autres, l’absence de connivence sincère entre chacun, des propos, des sentiments qui apparaissent comme faussés. [Il serait également intéressant d’ajouter à ce point l’étude de la ponctuation]

3) L’expression d’un sentiment de différence qui se profile comme une litanie

L’expression « qu’est-ce que j’ai que les autres n’ont pas? » apparaît à plusieurs reprises, tout en connaissant des variantes. Ces expressions révèlent chez Laurence un manque, un vide, comme une conscience étouffée qui sonnerait creux; conscience fragile en tous les cas. Cependant au fil du roman, Laurence commence à s’interroger sur le monde qui l’entoure, elle jette un oeil aux journaux, premier pas qui l’éloigne de la vie par procuration qu’on lui a aménagée. Elle finit par s’affirmer lorsqu’il est question de l’éducation de sa fille Catherine, car elle ne lui souhaite pas la même existence qu’elle. L’angoisse sous-jacente au fil des pages ne disparaît pas, il n’y a pas de happy end, pourtant, on pressent l’éveil d’une conscience, même si le roman s’achève sur le doute: « quelle chance? Elle ne le sait même pas ».

4) les images

Dès l’incipit se succèdent des images parfaites (« à l’image parfaite qu’ont reproduite… »). Dans l’imaginaire fugace de Laurence, les personnages se trouvent par ailleurs interchangeables, sa famille et le cadre dans lequel elle se trouve pouvant ressembler à tout autre famille aisée dans un cadre identique, d’où rien ne dépasse. Personnages d’un théâtre dont ils ignorent la possibilité et les enjeux? Par exemple, il, est question de Marthe qui « joue un rôle » (p. 9). Quant au mot « image », nous le retrouvons à moult reprises dans le roman: « l’idéale image »; « quelle jolie image » (p. 20), « tout ce qu’elle touche se change en image », « image du passé » (p. 21). Le paragraphe commençant par « elle a toujours été une image » aborde l’éducation de Laurence, qui a consisté à la façonner en une personne  » parfaite » (pp. 21-22), une poupée qu’on déplace à sa guise? Même son métier consiste à créer des images. Il est aussi souligné le « pouvoir de l’image » (p. 29). Ainsi les images, si elles relèvent de l’imaginaire, n’en sont pas moins prégnantes: Dominique, qui contrôle son image au millimètre, Marthe, touchée par la grâce, les hommes qui achètent la paix du ménage avec des cadeaux, image de foyers dont toute « imperfection », tout débordement seraient aussitôt effacés. un sursaut de lucidité, vers la fin, lorsque Laurence tombe malade, la sauve peut-être, paradoxalement, de toutes ces images trop parfaites qui l’étouffent et qu’elle « vomit » (p. 180). Pourtant ce mouvement de colère retombe platement, accepté dans l’indifférence par son époux. Les images, ces belles images ne disparaissent jamais réellement, elles sont remplacées par d’autres images, tout aussi fausses mais tacitement et lâchement acceptées par ces personnages qui, nous l’avons déjà évoqué, paraissent interchangeables.

 

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