« J’ai vieilli »

Le texte qui va suivre m’a été inspiré par une phrase de Queneau, lorsque Zazie dit « J’ai vieilli », à la fin de Zazie dans le métro.

 

« J’ai vieilli »

J’avais cinq ans, j’avais tous les jouets que je voulais, c’était l’automne, j’aimais mes parents, j’aimais aussi jouer avec mes copains dans la cour de récréation, tirer les couettes des filles, rester en pyjama et la crème au chocolat.

J’avais cinq ans et je me sentais important, j’étais le roi; le chouchou de la maîtresse, c’était moi. on jouait au ballon avec les copains, on se bagarrait, on embêtait les petits, on montait sur le toboggan.

J’avais cinq ans et j’étais persuadé d’être tout pour mes parents, ma maman surtout, je montais sur ses genoux, elle me caressait les cheveux, j’aimais pas ça mais je la laissais faire parce qu’après tout, les câlins d’une maman c’est la meilleure des choses au monde.

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Quand elle est arrivée, j’ai pas tout de suite compris. Pourtant ils m’en avaient parlé, tu vas avoir une petite soeur, tu pourras t’occuper d’elle, tu seras le grand, tu la défendras dans la cour de récré, tu lui prêteras tes jouets, tu verras, vous vous entendrez bien.

Mais moi je voulais pas les prêter, mes jouets.

Et puis les filles, j’aimais pas ça. A l’école, elles avaient les cheveux longs, elles pleuraient tout le temps pour un rien, elles prenaient toujours la balançoire et en plus, elles rapportaient tout à la maîtresse.

Et on m’annonçait que je devrais partager ma maman avec une fille, une petite soeur, et je ne sais pas quoi encore, blablabla. J’ai beaucoup pleuré dans mon lit. A cinq ans, on pleure dans son lit, même quand on est un grand.

Maman et papa m’ont emmené chez mamie et papy. Le ventre de maman était très gros, elle avait les joues toutes roses, elle a pleuré quand la voiture a démarré. Elle m’a fait coucou de la main jusqu’à ce que papy dise, allez, on rentre, tu vas attraper froid. Alors on est rentré.

Mamie m’a fait un gros bisous après m’avoir bordé. Moi, je boudais un peu parce que les câlins de maman me manquaient, et puis j’aurais bien aimé avoir de la crème au chocolat en dessert, mais y en avait pas.

Moi, j’aime bien mon papy et ma mamie, même s’ils sont vieux et que chez eux, il n’y a pas d’albums pour enfants comme Paf le chien ou Boum boum la malice. Y a rien que des livres écrits en tout petit, y a même pas d’images dedans, c’est pas marrant d’être des grandes personnes. J’espère que je resterai petit toute ma vie parce que Paf le chien il fait rien que des bêtises, et ça me fait bien rigoler.

Après, mes parents sont revenus me chercher. Dans un couffin, mais je savais pas encore que ça s’appelait un couffin, je disais un panier, il y avait une toute petite chose enfouie sous des couvertures, elle bougeait pas trop, elle couinait pas, et puis j’ai vu une toute petite main avec des doigts minuscules et maman m’a dit, Antoine, voilà ta petite soeur.

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Pauline ne fait que dormir, je lui ai montré mes jouets, elle les a même pas regardés. Un bébé-fille quoi. Elle fait que dormir, boire des biberons et réveiller tout le monde la nuit parce qu’elle a faim. Si elle veut même pas voir mes jouets, je me demande à quoi on jouera ensemble, en tout cas a dit maman, elle est trop petite pour le moment, tu veux lui donner son biberon?

J’m’en fiche de son biberon. Je veux aller sur les genoux de maman, mais elle a Pauline dans les bras. Papa fait chauffer le biberon.

A l’école, la maîtresse était au courant que j’avais une petite soeur. Elle m’a félicité comme si j’avais fait quelque chose de spécial, comme un beau dessin ou comme si j’avais été sage. Elle a ajouté que j’étais un grand frère maintenant, que c’était important, un grand frère, et elle faisait des sourires et elle disait aux copains, Antoine a une petite soeur, et si on lui faisait tous un dessin à la petite Pauline, et puis après c’était la récré et toutes les filles ont voulu que je leur dise comment elle était ma petite soeur, si elle était mignonne, si elle buvait bien ses biberons.

Pauline, elle a la peau toute fripée, elle est pas belle, et ses biberons, je m’en fiche. Laura l’a répété à la maîtresse qui m’a fait les gros yeux. J’ai été puni.

J’étais au coin, je pensais à mes jouets, surtout mon dinosaure en plastique, celui que je peux tordre dans tous les sens sans qu’il se casse, et à mes copains que j’entendais jouer bruyamment, je pensais aussi à ma maman et mon papa.

Pourtant j’ai pas pleuré quand la maîtresse m’a envoyé au coin.

J’étais un grand frère maintenant.

Papa est venu me chercher. Il m’a pas grondé pour avoir été puni. Il a juste dit Antoine, mon grand, qu’est-ce qui t’arrive, et là je l’ai regardé et j’ai répondu, papa je veux rentrer à la maison. Il a insisté mon papa, il se décourage pas comme ça. Alors j’ai lâché sa main et je lui ai dit gravement: « J’ai vieilli ».

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