Archives mensuelles : juin 2018

L’œuvre d’art

Bonjour ! Aujourd’hui je vous propose la lecture d’une nouvelle que j’ai écrite à l’âge de 18 ans (on y retrouve un certain lyrisme teinté d’emphase). L’allusion à Frenhofer ? Le Chef d’œuvre inconnu de BALZAC, lu et relu, tant je m’intéresse à la dialectique de l’artiste génial et de l’artiste laborieux.

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L’œuvre d’art

Vincent posa un regard morne sur les aquarelles qui s’amoncelaient autour de lui. Son travail était vain. Vain, cet effort continu pour toucher à l’idéal. Vaines aussi, ces heures de veille, ces nuits blanches. Et son sommeil agité, traversé ça et là d’obscures pensées, de rêveries confuses qui l’entraînaient, l’égaraient loin, plus loin toujours – jusqu’à le perdre. Derrière lui, sur le chevalet, posée comme en attente, son esquisse… Elle représentait une vague silhouette qui peu à peu, sous les doigts habiles, sous le regard inspiré de Vincent, prendrait vie. Pour l’instant, il hésitait devant la toile.

La femme, objet de son amour, était assoupie en un lieu inconnu, inaccessible encore au regard du profane. Lui ne pensait qu’à elle. Il la chérirait comme nul autre, il serait à elle, pour elle, corps et âme… Un doute parfois l’assaillait, qui le tourmentait : que ferait-il si elle le repoussait ? Si elle restait fermée à lui, figée à jamais, immobile dans son empire de papier ? Le souvenir de Sabine le hantait alors. Non, non, elle serait sienne, il ne pouvait en être autrement. Prisonnière de papier, en deçà, au-delà de l’humanité, qu’importait ?

Il aurait à lutter. Lutter contre lui-même, contre le réel. Contre tout ce qui était terne, sans grâce. Lutter contre ses souvenirs, les visages, les femmes qu’il avait aimées. Il le fallait. C’était sa tâche, et il aspirait à la perfection. Il était celui qui révélerait aux hommes la puissance des songes – des songes dont la beauté dépasse celle du réel – et, bien plus, il était le démiurge, le créateur. Il façonnait un visage, un corps – et un être, un nouvel être naissait au monde. C’était son art, sa vie, jour et nuit il y travaillait, passionné, et quand, insatisfait parfois, l’espoir le quittait, il se retrouvait seul, abandonné. Il se souvenait. Son enfance à la campagne, ses premières toiles, les encouragements maternels. Et les histoires que sa mère lui lisait souvent, dont une surtout le fascinait : c’était celle d’une jeune fille, Psyché, si belle que malgré les instances de Vénus, le dieu de l’amour n’avait pu se résoudre à l’abandonner.

Aujourd’hui, ses parents vivaient toujours dans le pavillon de ses premières années. Il ne les voyait plus. Le temps, l’envie lui manquaient. Il sortait rarement. Les oiseaux, la nature pour lui se taisaient. Après avoir été son modèle, celle-ci n’était plus à ses yeux qu’un décor trop réel. Les natures mortes qu’elle lui avait inspirées dormaient depuis longtemps dans un tiroir d’ébène, rejointes au hasard des jours par des croquis inachevés. Dans le square, les feuilles des tilleuls frémissaient à son approche. Sur son passage, les enfants ne riaient plus. Douloureux sourire où se lisent les ombres mouvantes de la passion, doucereuse amertume, qu’on promène avec soi quand plus rien n’a de sens. Au détour d’une rue, son reflet hâve le contemplait, flottant parmi les mannequins en vitrine. Mélancolie des jours d’automne, ciel gris, solitude infinie d’une âme détournée de la vie. Les nuages seuls, suspendus en une attente muette. Les heures s’étiolaient dans le silence.

Il s’enivrait de rêves.

Le chuchotement feutré du vent le rappela au monde. Il considéra sa toile, après avoir minutieusement choisi différents tubes de peinture. Il était décidé à faire de son esquisse une œuvre parachevée. La perfection le grisait, il repartait dans de brumeuses considérations quand ses yeux se posèrent soudain sur la main gracile de son aimée. Quelque chose avait changé, à peine perceptible, mais comment ne pas le voir quand la passion se confond avec l’âme ? Il se frotta les yeux, il travaillait trop. Mais un nouveau regard confirma son impression : là, sur la droite, une touche de corail qui n’était pas son œuvre.

Des ombres de peinture s’écaillaient sur sa palette.

Il fronça les sourcils et s’apprêtait à examiner la toile de plus près quand le téléphone sonna. Il sursauta. C’était un ami, qui l’invitait à déjeuner : « He, Frenhofer, on ne te voit plus guère en ce moment… ». Mais comment laisser son œuvre, sa création, le fruit de ses pensées, ne serait-ce qu’un instant ? Il reposa le combiné d’un geste lent. Bientôt le téléphone cesserait de sonner, tout comme la sonnette de l’entrée ne retentirait plus. Il n’ouvrait déjà plus son courrier. Que pouvaient bien lui faire les courriers de ses amis, ses factures – qui s’empilaient dans sa boîte aux lettres, quand son œuvre ne demandait qu’à naître ?

On l’oublierait. Cela le laissait désormais indifférent. Auparavant, oui, il s’en délectait même avec un frisson d’horreur. Aujourd’hui… Il se reprocha ce moment d’égarement, qui l’avait détourné de sa création. Ne plus répondre au téléphone, ne plus regarder le ciel par la verrière, ne plus… Il ne devait pas se laisser aller à de futiles rêveries. Pour rien au monde. Psyché, sa Toute Belle, l’attendait, et comment la laisser dans ses grossiers atours, si patiente peut-être, mais combien perdue dans l’immensité sans couleur de la toile ?

Les mains rapprochées en une attitude recueillie, il posa les yeux sur son œuvre. Il tressaillit, recula, le dos parcouru d’un frisson : la tache avait disparu. Il se frotta les yeux, incrédule, s’approcha, frôla la toile d’un doigt hésitant. Nul doute, il n’y avait aucune tache, et il semblait même qu’il n’y en eut jamais eu. Éperdu, Vincent se passa la main sur le visage. Le contact de sa peau moite, quelque chose de glissant le saisit. Cette texture un peu épaisse… Il se précipita sur un tiroir du chiffonnier, duquel il tira vivement un miroir quelque peu ébréché – le seul qu’il lui restât, car dans sa passion unique il refusait de voir son propre visage, craignant de se laisser influencer par des traits résolument humains. Mais sa peau était lisse et claire. Aucune trace de peinture là non plus, et pourtant il aurait reconnu cette sensation entre mille. Il devenait fou. Angoissé, il tourna en rond un moment. Irrésolu, il laissait d’insipides pensées l’envahir. Ses forces l’abandonnaient. Mais il lutterait, il le fallait. Non créée encore, du fond de son havre blanc, Psyché l’attendait. Et sa genèse serait inégalée. Il se remit à son ouvrage. Il promenait son regard, et son âme, sur la toile, et en même temps la femme prenait forme, se précisait, elle naissait à lui.

Mais les traits qui apparurent sous son pinceau n’étaient pas ceux de Psyché. C’était ceux, banals – mais ô combien chers, des semaines, des mois auparavant – de Léa. Sa défunte Léa. Comment pouvait-il ainsi profaner son œuvre ? Certes, il l’avait aimée, mais Léa n’était rien en comparaison de sa douce, sa ravissante, son Adorée, sacrée entre toutes… Toutes ces heures, tous ces efforts, c’était pour elle, pour lui donner vie… Rien ne serait trop beau pour elle. Il la parerait des plus belles étoffes, son teint serait vermeil, ses lèvres délicates, ses cheveux soyeux… Mais à sa place, c’était Léa qui lui souriait de son sourire de papier, il ne pouvait le supporter. Psyché, sa Toute Belle, était quelque part, ne demandait qu’à naître, frêle image de songe, silhouette imaginaire à qui lui, Vincent, allait insuffler la vie. Lui, lui seul… Pour l’heure, il lui fallait faire disparaître cet amour profane, faire de la toile son linceul, laisser ses traits s’évanouir sous ceux de son Amour. Guidé par une ardeur que seule la passion permet, son pinceau modela le visage de l’Aimée. Devant tant de beauté, il se crut possédé. Elle dépassait tout espoir.

Elle allait prendre vie. Quelques bijoux, une touche de nacre.

Son pinceau tremblait un peu, elle venait à lui. Rayonnante, sublime, drapée de pourpre, elle venait du monde des rêves, elle prenait corps, parce que lui le voulait. Il mesura sa puissance, se vit dans toute la beauté, la force de son art.

Une émotion nouvelle l’envahissait, indicible. Irrépressible. Il avait créé la plus belle femme du monde, et elle lui appartenait. Oubliées, toutes ces heures de souffrance, ces heures de création dans le doute, dans la nuit, ces heures de pluie-mélancolie… Son aimée respirait sous ses doigts, et c’était lui qui l’avait engendrée. Elle était à lui, comme jamais aucune femme n’avait pu l’être auparavant. Léa était partie. Sylvie, Sabine… n’existaient plus non plus. La grâce, la beauté de Psyché – telle qu’il l’avait baptisée à sa première pensée – étaient sans égal. Il était comblé. Tendu dans un dernier effort, au bord de l’asphyxie, il appliqua l’ultime touche de peinture – un éclat doré dans ses cheveux de soie. Après quoi, s’abîmant dans sa contemplation muette, il baissa les paupières. Recueilli, serein enfin.

Le bruit d’un objet qu’on fait tomber, un souffle furtif le firent sursauter, l’arrachant à sa douce rêverie. Il revint difficilement à lui, ses yeux égarés se posèrent sur sa toile – blanche, vierge, comme en attente. Sur le sol, quelques gouttes de peinture. Des gouttes rouge sang. Frappé comme par un coup mortel, Vincent tomba sur le parquet, eut la force de se retourner : la porte de l’atelier était entrouverte et dans son embrasure on apercevait un mince filet de ciel bleu.

FIN

Georges PEREC, Un Homme qui dort : analyse littéraire

À

Sur quoi se pose le regard d’Un Homme qui dort ?

Que cherche-t-il et que va-t-il trouver ?

RÉSUMÉ

Dans Un Homme qui dort, il est question d’un étudiant qui renonce d’abord à passer ses examens puis, comme pris dans une spirale sans fin, renonce aussi à voir ses amis, à mener une vie ordinaire pour se laisser peu à peu gagner par l’indifférence, la neutralité et le vide.

ANALYSE

Par-delà le « tu » énonciateur qui, selon Burgelin, « indique un regard extérieur », le regard est prégnant dans l’œuvre. Les occurrences des termes afférents y sont quasiment indénombrables.

1.Un rétrécissement scopique

Un Homme qui dort s’ouvre sur l’obscurité : « Dès que tu fermes les yeux, l’aventure du sommeil commence » (p.11). Il s’ouvre en même temps sur le regard, une isotopie obsessionnelle qui rythme le texte : « tu relèves les yeux » (p.18) ; « tu refermes les yeux » (p.19) ; « tes yeux restent fixés sur une étagère de bois blanc » (p.22).

Par ailleurs seul le sens de la vue est comme exacerbé : « rien ne t’échappe » (p.110). Lorsqu’il est question de perception, ce terme renvoie au regard : « ta perception s’affine » (p.41). Les autres sens sont peu évoqués : « tu as beau écouter, tendre l’oreille » (p.127). Ici par exemple, le mécanisme de l’ouïe nécessite un véritable effort.

De surcroît passivité et activité se confondent dans ces deux propositions : « tu vois les gens aller et venir » (p.96) versus « tu regardes les autres aller et venir » (p.108). Les termes « voir » et « regarder » perdent ainsi leur univocité traduisant par là un glissement de sens. Ils deviennent interchangeables : « à voir sans regarder, à regarder sans voir » (p.55).

L’impossibilité du regard, est également, quoique ponctuellement, à souligner : « ces éclairs (…) ont cette curieuse vertu de ne pouvoir être regardés » (p.13). De la même manière, le regard perd de sa signification à mesure que le jeune homme s’enfonce dans sa torpeur : « dès que tu les regardes, bien que ce mot ne veuille plus rien dire… » (p.13).

Cette impossibilité du regard relève parfois d’un choix : au sujet du voisin qu’il n’a jamais vu, le jeune homme élabore tout un scénario, lui prête un métier, imagine ses gestes. Ce n’est pourtant pas faute de pouvoir le voir (il lui suffirait de le croiser), mais bien un choix délibéré : « tu ne cherches pas à le voir (…) tu préfères le façonner à ta guise » (p.124).

À souligner : le regard vient rarement des autres, il est le privilège du jeune homme : « nul ne te regarde » (p.143) ; lorsqu’on le regarde, cela semble fortuit, ou menaçant : « il te regarde par politesse » (p.135) ; « leur regard est une arme » (p.135). D’une certaine manière, le jeune homme est parvenu à créer autour de lui l’indifférence dont il voulait se targuer lui seul.

Enfin sont parfois énumérés les objets que regarde le jeune homme : « tu regardes les boîtes de conserve, les paquets de lessive (…) » (p.48). Il s’agit d’un inventaire, qui, dans une démarche perecquienne plus globale, s’attache à épuiser le réel dans un mouvement de saturation verbal.

« Tu n’es plus qu’un œil » : tout un passage (p.102-103) aborde la question du regard, lui, « regardé regardant », qui dans son délire se voit se regardant, se sent impuissant à échapper à son propre regard (sa propre vie ?).

Puis, la boucle se referme, à travers l’auto-injonction du jeune homme qui clôt le roman : « Regarde ! Regarde-les. » (p.144), et au sein de laquelle le regard prédomine encore.

2. Regard, imagination, mémoire : allers et venues textuels

« Somnambule éveillé, aveugle qui verrait. Être sans mémoire, sans frayeur » (p.111-112). La mémoire serait-elle apte à fabriquer des souvenirs ? Non, car il s’agit là du délire du jeune homme, pas de la réalité, même romanesque. Délire qui se déchiffre aisément dans l’expression paradoxale de l' »aveugle qui verrait » : le verbe annule le nom commun.

La mémoire est toutefois là dès le début, dans l’incipit : « où ta mémoire identifie sans peine » (p.11). Elle est là pour pallier les faiblesses du regard.

Le rôle de la mémoire est dual. D’une part, la mémoire ou l’imagination prennent le relais sur le regard quand celui-ci est rendu impossible. Ainsi, lorsque l’obscurité se fait trop opaque, la mémoire s’actionne (p.11) ; « tu as déjà vécu cette image, qu’elle est un souvenir réel, exact dans tous ses détails » (p.82).

D’autre part, le refus de la mémoire, du souvenir apparaît : « Tu laisses le temps qui passe effacer la mémoire des visages (…) » (p.54) ; « des souvenirs qui ne parviennent plus à se frayer un chemin » sont comme refusés par l’esprit du jeune homme. De la même façon, il attend que ses « souvenirs s’estompent » (p.25).

Le regard comme absent des premières pages s’affine parfois : « tu regardes, d’un œil presque fasciné, une bassine… » (p.24) ; « tu te souviens parfaitement » (p.33) ; il devient curieux, observant son propre visage méticuleusement : « tu regardes, tu scrutes » (p.134) ; il est aussi question de « regard avide » (p.41). Les modalités du regard, en variant ainsi, insistent sur les détails qui marquent et mettent en place à la fois l’espace romanesque.

3. L’art du détail : une démarche proprement perecquienne

Le sens du détail est omniprésent dans l’œuvre. Par exemple dans l’incipit, lorsque le jeune homme observe le plafond, il en relève « les fissures, les écailles, les taches, les reliefs » (p.21). Le mot « détail » lui-même apparaît à moult reprises : « tu pourrais découvrir chaque détail » (p.80) ; « tu regardes le plafond et tu en découvres les (…) détails » (p.21), etc.

Les détails toutefois ne s’impriment pas toujours dans son esprit : « yeux ouverts regardant devant eux, percevant tout, les plus petits détails, ne retenant rien » (p.111).

Que représentent ces détails ? Quel sens peuvent-ils revêtir ? « [P]uis, démesurément grossi, un détail » (p.81) : cette proposition n’est pas sans évoquer l’art, une partie d’un tableau – un détail – étant souvent isolé pour être étudié. De la même façon, nous pouvons relever « tu apprends à regarder les tableaux » (p.56). Dans l’art, il existe en effet tout un apprentissage pour apprécier une œuvre. Ce qui dénote toutefois ici, c’est que tout devient objet du regard, tout est observable, tout mérite l’attention du jeune homme.

Et pourtant, il arrive que le regard soit nié : « tu ne regardes pas l’heure aux horloges » (p.86), négation qui le démarque des autres. Le regard « se pose et glisse » (p.95). De surcroît, on retrouve au fil du roman le regard ouvert sur l’obscurité : « les yeux grand ouverts dans l’obscurité » (p.108).

Quant au détail, il est souvent deviné, rappelé dans un effort tacite.

L’organisation du regard est à souligner : « devant les yeux (…) une myriade de petits points blancs s’organisent » (p.83) ; « tu dénombres et organises les fissures, les écailles (…) » (p.89). Alors que le regard se pose a priori sur le monde avant de pouvoir le hiérarchiser, il en est tout autrement chez le jeune homme, qui « voi[t] sans jamais regarder » (p.90).

« Aux premiers temps de son voyage autour de sa chambre, l’homme qui dort portait sans cesse son « avision » vers le plafond, ce fond plat qui fermait l’horizon de son regard ». Tels sont les propos de Claude Burgelin. Dès lors, qu’en est-il de ce regard nécessairement limité, sinon par la finitude humaine, du moins par l’espace qui l’entrave ?

4. Un vide qui confine à la folie

L’indifférence, le neutre, le vide… Toute une isotopie de la vacuité se promène de page en page : si l’indifférence est définie comme quelque chose qui « n’a ni commencement ni fin : c’est un état immuable, un poids, une inertie que rien ne saurait ébranler » (p.90), elle est étale, elle est neutre, elle se nourrit de l’ignorance, elle se confond avec le vide. La folie n’est pas loin, qui rôde, sensible (elle) au jeune homme insensible (vraiment ?).

Son regard est neutre, absent. Ses yeux éteints (p.29). Son regard mort (p.109). Regard absent qui fuit les regards (p.29), regard à nouveau presque neutre (p.58) ; « regard limpide » également (p.62)… Ses yeux, à défaut de se poser sur un objet qui les attirerait, bougent, vont et viennent, « errent » (p.62). Il va jusqu’à dormir « les yeux grands ouverts » (p.70).

Lorsqu’il est écrit « tu restes parfois des heures à regarder un arbre (…) à le décrire, à le disséquer » (p.40), c’est un regard vide en définitive, dénué de toute signification. Il n’y a pas d’art ici. Juste un arbre qui se trouve devant ses yeux : « tu regarderas les arbres, le vide » (p.46).

Sa capacité à réfléchir même est comme annihilée : « tu n’as rien à comprendre, seulement à regarder » (p.41).

Le terme « vide » revient à plusieurs reprises comme une litanie : « chercher le vide » (p.91) ; « regarder devant lui le vide » (p.61). L’apogée est atteinte lorsqu’on lit :  » Tu vis dans une bienheureuse parenthèse, dans un vide plein de promesses et dont tu n’attends rien. Tu es invisible, limpide, transparent. Tu n’existes plus » (p.77).

Mais son propre regard dans le miroir fêlé n’est-il pas finalement un élément qui, paradoxalement, le sauvera de la folie? Car si son regard est « mort » (p.109), nous lisons aussi: « tes yeux te fixent » (p.133); « tu te regardes attentivement dans la glace »; « ton regard dans le miroir fêlé » (p.50).

Le jeune homme ne meurt pas. Ce n’est d’ailleurs pas son dessein. Il fait l’expérience du vide, ce vide abyssal qui l’attire mais qui le laisse aussi indifférent. Neutre. Muet. Finalement, n’est-ce pas l’indifférence elle-même qui lui redonne, sinon le goût de vivre, du moins le refus d’une chute irréversible vers la folie?

Dans les dernières pages, le jeune homme finit, pourrait-on dire, par ouvrir les yeux: « c’est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tout recommence, que tout commence, que tout continue » (p.143).

BIBLIOGRAPHIE

PEREC, Georges, Un Homme qui dort, Éditions Denoël 1967, rééd. Gallimard, 2014

BURGELIN, Claude, Georges Perec, Éditions du Seuil, 1990.

Notes:

  1. À développer, le motif du miroir fêlé.
  2. Pour une bibliographie plus développée et plus complète, me demander. 🙂

Le mot du lundi: antépénultième

Aujourd’hui j’ai choisi le terme antépénultième.

Le terme antépénultième est emprunté du latin médiéval, antepaenultimus. Il est composé de ante-, devant, et de -paenultimus, avant-dernier. Il précède ainsi immédiatement le pénultième, qui se rapporte à l’avant-dernière unité au sein d’une suite d’éléments dénombrables. Plus clairement, il s’agit de la troisième unité en partant de la fin.

Sources : dictionnaire de l’Académie française en ligne et du TLFi

Dans une acception plus étroite, il s’agit de la syllabe qui précède l’avant-dernière syllabe d’un mot.

Sources : dictionnaire Larousse en ligne et du Littré.

Passez un bon lundi, antépénultième au mercredi ! 🙂

Lisa BALAVOINE, Eparse

Éparse

Hier, j’ai commencé le premier roman de Lisa Balavoine, Éparse. Il se compose de fragments empreints de poésie, un peu décalés aussi, tantôt élégants, tantôt plus grossiers, pour ne pas dire parfois complètement déjantés. Il est question d’amour, d’amants, de solitude, d’enfants, de doutes et d’échecs… Souvent sous forme de listes, d’inventaires qui ne laissent pas indifférent : énumérations de verbes ou d’expressions qui se suivent, se contredisent, rebondissent, nous racontent l’histoire que son auteur veut bien nous livrer… Sortes de billets éparpillés, griffonnés ça et là au détour d’une phrase, d’un mot qui en appellent d’autres, sur fond d’analepses, de prolepses, de jeux sur les mots, c’est magnifique. Je vous laisse, je vais continuer ma lecture 😉

Marguerite YOURCENAR, « Comment Wang-Fô fut sauvé », in Nouvelles orientales

Je viens de relire une nouvelle de Marguerite Yourcenar intitulée « Comment Wang-Fô fut sauvé ». Il s’agit d’un vieux peintre qui chemine, accompagné de son disciple Ling. Un jour, ils sont arrêtés par des soldats et amenés auprès de l’Empereur. Celui-ci reproche au vieil homme la rare beauté de ses toiles, qui confinent à un réel magnifié, auprès desquelles il a grandi. En effet, le monde lui paraissant alors fade à côté des peintures de Wang-Fô, il a pour dessein de le punir…

Cette nouvelle est courte – c’est le principe de la nouvelle –, je ne vous livre toutefois pas son dénouement, il faut vraiment la lire, elle a un côté merveilleux. Elle est merveilleuse. L’écriture est belle, fluide. Je ne m’en lasse pas. Lorsqu’on la lit, on a l’impression de voir un tableau dont les plans se multiplient à l’infini. C’est juste magique ! Bonne lecture !

Guy de MAUPASSANT, « La Parure »

Ce matin j’ai relu « La Parure », nouvelle de Maupassant publiée en 1884. Il s’agit d’une femme qui ne satisfait pas de sa condition sociale et financière. Un jour, elle et son époux sont invités à une fête huppée. Comme elle ne possède pas de bijoux, elle emprunte une rivière de diamants à une ancienne amie…

Je ne me lasse pas de relire cette nouvelle. Elle soulève de nombreuses interrogations sur la personne humaine, sur les apparences, sur le dépit et la jalousie, mais aussi et surtout sur le sentiment de ne pas être à sa place. Aussi terminerai-je ce court post par cette question : l’orgueil et le plaisir, aussi furtifs soient-ils, impliquent-ils toujours un prix à payer ?

Quelques mots issus de la presse féminine

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Personal shopping, n.m. Se dit d’un service personnalisé de courses effectuées par un tiers rémunéré en conséquence.

Phubbing, n.m. Fait pour une personne de parler avec une ou plusieurs autres personnes physiquement présentes tout en consultant son smartphone ou en envoyant des textos (source : http://www.madame.lefigaro.fr)

Preppy, adj. Se dit d’une mode vestimentaire à la fois recherchée et décontractée, caractéristique des jeunes provenant de familles aisées (source : entrée « preppy », http://www.granddictionnaire.com). Si aujourd’hui on pense d’emblée à Blair et ses amis dans la série Gossip Girl (personne n’est parfait), ce terme remonte aux années 1960-1970 où il renvoie au style des élèves des classes préparatoires aux universités les plus cotées. On peut alors le traduire par BCBG.

Twister, vb. Décaler. Il s’agit du terme anglais « twist » auquel on a ajouté la désinence -er afin de le transformer en verbe susceptible d’être employé en français.

Wishlist, n.f. Littéralement, liste de souhaits. Il s’agit d’achats prévisionnels ou simplement d’envies à caractère velléitaire d’acheter des articles sans jamais les concrétiser.

Le mot du lundi : résilience

Aujourd’hui j’ai choisi le terme résilience.

En dehors des acceptions physique et zoologique, je me concentrerai sur le sens figuré du terme.

Selon le Trésor de la langue française, la résilience désigne une « force morale, la qualité de quelqu’un qui ne se décourage pas, qui ne se laisse pas abattre ».

Notons toutefois qu’en physique, s’il s’agit de la « résistance d’un matériau au choc », cela fait penser par extension aux propos de Nietzche : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort », extrait du Crépuscule des idoles, 1888.

Passez un bon lundi ! J’ai quant à moi hâte de connaître le sujet de philo du Bac ! 🙂

Roland BARTHES, Journal de deuil

Vous l’ignorez, mais je suis fan de Roland BARTHES. Pourtant ses écrits sont des plus abscons ! Je pense au Neutre par exemple… Mais lorsque j’ai lu, dernièrement, Journal de deuil, je l’ai lu en entier (fierté, fierté ! 😉 ).

Par ailleurs on le retrouve réellement à travers les mots : les émotions elles-mêmes sont très intellectualisées.

Enfin, je voulais faire un petit rapprochement avec Le Livre de ma mère d’Albert COHEN qui m’avait laissée littéralement en larmes.

J’achèverai ce post par cette citation : « En prenant ces notes, je me confie à la banalité qui est en moi » (29 octobre, éditions du Seuil, p, 27).