ERNAUX, Annie, La Femme gelée

Aujourd’hui je vais vous parler de La Femme gelée (1981) d’Annie Ernaux. J’ai eu du mal à lâcher ce bouquin que je trouve si juste, si précisément vrai pourrais-je dire. La narratrice raconte sa vie, de ses premiers rapports aux garçons avec ses amies, l’évolution de sa perception des choses, jusqu’à la vie d’épouse et de mère… La naïveté de l’enfance, le leurre, le désir de l’homme, de nombreux thèmes sont abordés, mais ne sont en rien galvaudés ni attendus. Le ton est plutôt neutre; la narratrice, en dépit de sa naïveté de fillette puis de jeune fille, s’attend à ce qui va lui arriver, elle qui finalement malgré ses ambitions se retrouve dans la situation de femmes qu’elle jalouse et méprise à la fois.

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Pistes de réflexion sur la figure de la mère dans La Femme gelée

ERNAUX, Annie, La Femme gelée, Editions Gallimard, 1981, réed. 2016, 182 pages.

 

Maintenant j’aimerais vous proposer quelques pistes d’analyse rassemblées autour d’un thème, celui de la mère.

Figure idéale et adulée par la narratrice (« Je l’adorais »; « Elle, cette voix profonde que j’écoutais naître dans sa gorge »; « Le premier écho du monde est venu à moi par ma mère », p. 74), en même temps ancrée dans le quotidien, son évocation est empreinte à la fois de prosaïsme et de poésie.

Personnage omniprésent, la mère n’apparaît pourtant pas dès l’incipit, qui décrit les autres femmes de la famille. Le terrain semble ainsi avoir été préparé: « Plus que ma grand-mère, mes tantes, images épisodiques, il y a celle qui les dépasse de cent coudées, la femme blanche dont la voix résonne en moi, qui m’enveloppe, ma mère » (p.15).

Cette figure présente différentes facettes; du portrait de la mère haut en couleurs, nous verrons en quoi son éducation résonne chez sa fille jusque et même au-delà de la maternité de cette dernière. Enfin, nous nous concentrerons sur la complicité toute en nuances qui les unit.

 

Un portrait haut en couleurs

La mère de la narratrice travaille, subvient aux besoins du ménage tandis que son époux s’occupe de la maison. La mère aime son travail: ainsi elle « sortait lessivée, rayonnante de sa boutique ».

Elle néglige son ménage, est peu soigneuse comme le fait remarquer Brigitte à son amie, à cause de la poussière déposée sur les plinthes. Premier défaut, premier accroc au portrait d’une mère idéale: La petite fille qui la considère comme parfaite se trouve « vaguement humiliée de constater que [s]a mère manquait à ses devoirs ».

Peu féminine semble-t-il, la mère « hurle » (p. 21), voire même est « démoniaque » (p. 22): « Le lendemain, en sale, laide de sueur, elle évolue dans la vapeur de la buanderie, démoniaque ».

Par ailleurs, elle ne tricote pas, et n’est pas non plus portée sur la cuisine. La figure maternelle sort ainsi de l’ordinaire. Ceci n’est pas sans toucher la petite fille, à laquelle l’institutrice fait des remontrances au sujet d’un cadeau pour Pâques destiné à sa mère. Dès lors, elle ressent un malaise: « Obscurément, en ces occasions, je sentais avec malaise que ma mère n’était pas une vraie mère, c’est-à-dire comme les autres… » (p. 59).

Les termes, forts, laissent au lecteur le loisir d’imaginer ce personnage non conformiste et non « conforme » à ce que la société attend d’elle.

 

De l’éducation à la lecture: la mère, personnage initiatique?

La mère apprend à sa fille que l’avenir lui appartient: « Par elle, je savais que le monde était fait pour qu’on s’y jette et qu’on en jouisse, que rien ne peut nous empêcher » (p. 30). Elle l’incite à jouer, à imaginer (« Elle me disait, les yeux brillants, « c’est bien d’avoir de l’imagination ». », p. 27) plutôt qu’à effectuer des activités sensées être réservées au genre féminin: « Ma mère entre, regarde le lit dévasté, (…) elle rit, « tu joues? C’est bien, joue, va ». » (p. 27). Même lorsqu’elle lui offre une poupée – objet connoté féminin par excellence -, c’est avec quelque regret. Elle emmène par ailleurs souvent sa fille avec elle, quoi qu’elle fasse.

La mère est aussi celle qui espère pour sa fille un avenir de femme différent du sien, ce que la narratrice l’explique par un « calcul » (p. 39). Fille ou garçon, peu importe, elle fera de sa vie ce qu’il lui plaira. De la même façon, la mère évoque le mariage comme optionnel en narrant à sa fille des « exemples à ne pas suivre » (p. 40).

Aussi l’école apparaît comme le vecteur idéal pour dépasser le carcan de femme dans lequel la société l’enfermerait. « Ce que je deviendrai? Quelqu’un. Il le faut. Ma mère le dit. Et ça commence par un bon carnet scolaire » (p. 38); « T’occupes pas de ça, travaille » (p. 55). La narratrice ajoute: « Elle est la force et la tempête, mais aussi la beauté, la curiosité des choses, figure de proue qui m’ouvre l’avenir et qui m’affirme qu’il ne faut jamais avoir peur ni de rien ni de personne » (p. 15).

La figure initiatique de la mère peu à peu s’éloigne, supplantée par une autre figure, celle de l’amie, Brigitte, qui participe grandement à l’apprentissage de la petite fille puis de l’adolescente. A partir de ce moment, seuls demeurent et ne sont relevés que quelques propos maternels qui se déliteront vaguement par la suite.

Nous allons toutefois nous concentrer sur un dernier point, celui de la lecture, passion qui unit plus que jamais la fille et la mère, et ce, inconditionnellement.

 

La complicité qui rapproche mère et fille

Tout d’abord, la complicité entre la mère et la fille s’inscrit en filigrane dans le roman. Toute activité prête à leur rapprochement: « Toutes deux nous raclons le fonds crémeux du saladier » (p. 23).

Puis l’enfant découvre les livres, elle envie (« Je lui envie ce visage étrange, refermé, partir de moi, de nous, ce silence où elle sombre, son corps alourdi d’un seul coup par une parfaite immobilité » p. 24) et admire tour à tour sa mère qui sait déchiffrer les lettres, qui « se plonge dans la lecture » n’importe où, n’importe quand » (p. 24); la petite fille se languit d’apprendre à lire: « Vivement que je sache lire ».

Lorsque elle sait lire, sa mère lui offre un monde de tous les possibles grâce à l’imagination. Leur complicité se renforce: « on se comprenait » (p. 24). Elles échangent ainsi des livres, regardent « ensemble » la devanture d’une librairie (p. 25), l’enfant se voit offrir des romans… Il s’agit, par-delà l’éducation même, de la réelle transmission d’une passion.

Progressivement dans le roman, toutefois, l’enfant se laisse rattraper par le jugement des autres, tout d’abord incarné par son amie Brigitte. L’enfant ressent alors de la honte envers ses parents et leur mode de vie. Plus loin lorsque se pose la question des études en vue d’un métier, la narratrice note: « Tout ce que ma mère m’a insufflé, fais ce que tu veux comme métier, se délite » (p. 100).

L’admiration, la complicité ne font pas le poids face au jugement, aux attentes de la société et ce malgré le désir d’indépendance de la jeune femme qui s’interroge sur son avenir puis le vit… d’une manière tout à fait différente de ce dont elles avaient rêvé, elles, mère et fille.

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