PEREC, Georges, Un Homme qui dort: analyse littéraire

Sur quoi se pose le regard d’un Homme qui dort?

Que cherche-t-il et que va-t-il trouver?

 

RESUME

Dans un Homme qui dort, il est question d’un étudiant qui renonce d’abord à passer ses examens puis, comme pris dans une spirale sans nom, renonce aussi à voir ses amis, à mener une vie ordinaire pour se laisser peu à peu gagner par l’indifférence, la neutralité et le vide.

 

ANALYSE

Par-delà le « tu » énonciateur qui, selon Burgelin, « indique un regard extérieur », le regard est prégnant dans l’œuvre. Les occurrences des termes afférents y sont quasiment indénombrables.

 

1.Un rétrécissement scopique

Un Homme qui dort s’ouvre sur l’obscurité: « Dès que tu fermes les yeux, l’aventure du sommeil commence » (p.11). Il s’ouvre en même temps sur le regard, une isotopie obsessionnelle qui rythme le texte: « tu relèves les yeux » (p.18); « tu refermes les yeux » (p.19); « tes yeux restent fixés sur une étagère de bois blanc » (p.22).

Par ailleurs seul le sens de la vue est comme exacerbé: « rien ne t’échappe » (p.110). Lorsqu’il est question de perception, ce terme renvoie au regard: « ta perception s’affine » (p.41). Les autres sens sont peu évoqués: « tu as beau écouter, tendre l’oreille » (p.127). Ici par exemple, le mécanisme de l’ouïe nécessite un véritable effort.

De surcroît passivité et activité se confondent dans ces deux propositions: « tu vois les gens aller et venir » (p.96) versus « tu regardes les autres aller et venir » (p.108). Les termes « voir » et « regarder » perdent ainsi leur univocité traduisant par là un glissement de sens. Ils deviennent interchangeables: « à voir sans regarder, à regarder sans voir » (p.55).

L’impossibilité du regard, est également, quoique ponctuellement, à souligner: « ces éclairs (…) ont cette curieuse vertu de ne pouvoir être regardés » (p.13). De la même manière, le regard perd de sa signification à mesure que le jeune homme s’enfonce dans sa torpeur: « dès que tu les regardes, bien que ce mot ne veuille plus rien dire… » (p.13).

Cette impossibilité du regard relève parfois d’un choix: au sujet du voisin qu’il n’a jamais vu, le jeune homme élabore tout un scénario, lui prête un métier, imagine ses gestes. Ce n’est pourtant pas faute de pouvoir le voir (il lui suffirait de le croiser), mais bien un choix délibéré: « tu ne cherches pas à le voir (…) tu préfères le façonner à ta guise » (p.124).

A souligner: le regard vient rarement des autres, il est le privilège du jeune homme: « nul ne te regarde » (p.143); lorsqu’on le regarde, cela semble fortuit, ou menaçant: « il te regarde par politesse » (p.135); « leur regard est une arme » (p.135). D’une certaine manière, le jeune homme est parvenu à créer autour de lui l’indifférence dont il voulait se targuer lui seul.

Enfin sont parfois énumérés les objets que regarde le jeune homme: « tu regardes les boîtes de conserve, les paquets de lessive (…) » (p.48). Il s’agit d’un inventaire, qui, dans une démarche perecquienne plus globale, s’attache à épuiser le réel dans un mouvement de saturation verbal.

« Tu n’es plus qu’un oeil »: tout un passage (p.102-103) aborde la question du regard, lui, « regardé regardant », qui dans son délire se voit se regardant, se sent impuissant à échapper à son propre regard (sa propre vie?).

Puis, la boucle se referme, à travers l’auto-injonction du jeune homme qui clôt le roman: « Regarde! Regarde-les. » (p.144), et au sein de laquelle le regard prédomine encore.

 

2. Regard, imagination, mémoire: allers et venues textuels

« Somnambule éveillé, aveugle qui verrait. Etre sans mémoire, sans frayeur » (p.111-112). La mémoire serait-elle apte à fabriquer des souvenirs? Non, car il s’agit là du délire du jeune homme, pas de la réalité, même romanesque. Délire qui se déchiffre aisément dans l’expression paradoxale de l' »aveugle qui verrait »: le verbe annule le nom commun.

La mémoire est toutefois là dès le début, dans l’incipit: « où ta mémoire identifie sans peine » (p.11). Elle est là pour pallier les faiblesses du regard.

Le rôle de la mémoire est dual. D’une part, la mémoire ou l’imagination prennent le relais sur le regard quand celui-ci est rendu impossible. Ainsi, lorsque l’obscurité se fait trop opaque, la mémoire s’actionne (p.11); « tu as déjà vécu cette image, qu’elle est un souvenir réel, exact dans tous ses détails » (p.82).

D’autre part, le refus de la mémoire, du souvenir apparaît: « Tu laisses le temps qui passe effacer la mémoire des visages (…) » (p.54); « des souvenirs qui ne parviennent plus à se frayer un chemin » sont comme refusés par l’esprit du jeune homme. De la même façon, il attend que ses « souvenirs s’estompent » (p.25).

Le regard comme absent des premières pages s’affine parfois: « tu regardes, d’un œil presque fasciné, une bassine… » (p.24); « tu te souviens parfaitement » (p.33); il devient curieux, observant son propre visage méticuleusement: « tu regardes, tu scrutes » (p.134); il est aussi question de « regard avide » (p.41). Les modalités du regard, en variant ainsi, insistent sur les détails qui marquent et mettent en place à la fois l’espace romanesque.

 

3. L’art du détail: une démarche proprement perecquienne

Le sens du détail est omniprésent dans l’œuvre. Par exemple dans l’incipit, lorsque le jeune homme observe le plafond, il en relève « les fissures, les écailles, les taches, les reliefs » (p.21). Le mot « détail » lui-même apparaît à moult reprises: « tu pourrais découvrir chaque détail » (p.80); « tu regardes le plafond et tu en découvres les (…) détails » (p.21); etc.

Les détails toutefois ne s’impriment pas toujours dans son esprit: « yeux ouverts regardant devant eux, percevant tout, les plus petits détails, ne retenant rien » (p.111).

Que représentent ces détails? Quel sens peuvent-ils revêtir? « [P]uis, démesurément grossi, un détail » (p.81): cette proposition n’est pas sans évoquer l’art, une partie d’un tableau – un détail – étant souvent isolé pour être étudié. De la même façon, nous pouvons relever « tu apprends à regarder les tableaux » (p.56). Dans l’art, il existe en effet tout un apprentissage pour apprécier une œuvre. Ce qui dénote toutefois ici, c’est que tout devient objet du regard, tout est observable, tout mérite l’attention du jeune homme.

Et pourtant, il arrive que le regard soit nié: « tu ne regardes pas l’heure aux horloges » (p.86), négation qui le démarque des autres. Le regard « se pose et glisse » (p.95). De surcroît, on retrouve au fil du roman le regard ouvert sur l’obscurité: « les yeux grand ouverts dans l’obscurité » (p.108).

Quant au détail, il est souvent deviné, rappelé dans un effort tacite.

L’organisation du regard est à souligner: « devant les yeux (…) une myriade de petits points blancs s’organisent » (p.83); « tu dénombres et organises les fissures, les écailles (…) » (p.89). Alors que le regard se pose a priori sur le monde avant de pouvoir le hiérarchiser, il en est tout autrement chez le jeune homme, qui « voi[t] sans jamais regarder » (p.90).

« Aux premiers temps de son voyage autour de sa chambre, l’homme qui dort portait sans cesse son « avision » vers le plafond, ce fond plat qui fermait l’horizon de son regard ». Tels sont les propos de Claude Burgelin.Dès lors, qu’en est-il de ce regard nécessairement limité, sinon par la finitude humaine, du moins par l’espace qui l’entrave?

 

4. Un vide qui confine à la folie

L’indifférence, le neutre, le vide… Toute une isotopie de la vacuité se promène de page en page: si l’indifférence est définie comme quelque chose qui « n’a ni commencement ni fin: c’est un état immuable, un poids, une inertie que rien ne saurait ébranler » (p.90), elle est étale, elle est neutre, elle se nourrit de l’ignorance, elle se confond avec le vide. La folie n’est pas loin, qui rôde, sensible (elle) au jeune homme insensible (vraiment?).

Son regard est neutre, absent. Ses yeux éteints (p.29). Son regard mort (p.109). Regard absent qui fuit les regards (p.29), regard à nouveau presque neutre (p.58); « regard limpide » également (p.62)… Ses yeux, à défaut de se poser sur un objet qui les attirerait, bougent, vont et viennent, « errent » (p.62). Il va jusqu’à dormir « les yeux grands ouverts » (p.70).

Lorsqu’il est écrit « tu restes parfois des heures à regarder un arbre (…) à le décrire, à le disséquer » (p.40), c’est un regard vide en définitive, dénué de toute signification. Il n’y a pas d’art ici. Juste un arbre qui se trouve devant ses yeux: « tu regarderas les arbres, le vide » (p.46).

Sa capacité à réfléchir même est comme annihilée: « tu n’as rien à comprendre, seulement à regarder » (p.41).

Le terme « vide » revient à plusieurs reprises comme une litanie: « chercher le vide » (p.91); « regarder devant lui le vide » (p.61). L’apogée est atteinte lorsqu’on lit:  » Tu vis dans une bienheureuse parenthèse, dans un vide plein de promesses et dont tu n’attends rien. Tu es invisible, limpide, transparent. Tu n’existes plus » (p.77).

Mais son propre regard dans le miroir fêlé n’est-il pas finalement un élément qui, paradoxalement, le sauvera de la folie? Car si son regard est « mort » (p.109), nous lisons aussi: « tes yeux te fixent » (p.133); « tu te regardes attentivement dans la glace »; « ton regard dans le miroir fêlé » (p.50).

Le jeune homme ne meurt pas. Ce n’est d’ailleurs pas son dessein. Il fait l’expérience du vide, ce vide abyssal qui l’attire mais qui le laisse aussi indifférent. Neutre. Muet. Finalement, n’est-ce pas l’indifférence elle-même qui lui redonne, sinon le goût de vivre, du moins le refus d’une chute irréversible vers la folie?

Dans les dernières pages, le jeune homme finit, pourrait-on dire, par ouvrir les yeux: « c’est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tout recommence, que tout commence, que tout continue » (p.143).

 

BIBLIOGRAPHIE

PEREC, Georges, Un Homme qui dort, Editions Denoël 1967, rééd. Gallimard, 2014

BURGELIN, Claude, Georges Perec, Editions du Seuil, 1990.

 

Notes:

  1. A développer, le motif du miroir fêlé.
  2. Pour une bibliographie plus développée et plus complète, me demander. 🙂

 

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