L’œuvre d’art

Bonjour! Aujourd’hui je vous propose à la lecture une nouvelle que j’ai écrite à l’âge de 18 ans (on y retrouve un certain lyrisme teinté d’emphase). L’allusion à Frenhofer? Le Chef d’œuvre inconnu de BALZAC, lu et relu, tant je m’intéresse à la dialectique de l’artiste génial et de l’artiste laborieux.

red-paint-dripping-down-a-white-wall-picture-id86146739

L’œuvre d’art

Vincent posa un regard morne sur les aquarelles qui s’amoncelaient autour de lui. Son travail était vain. Vain, cet effort continu pour toucher à l’idéal. Vaines aussi, ces heures de veille, ces nuits blanches. Et son sommeil agité, traversé ça et là d’obscures pensées, de rêveries confuses qui l’entraînaient, l’égaraient loin, plus loin toujours – jusqu’à le perdre. Derrière lui, sur le chevalet, posée comme en attente, son esquisse… Elle représentait une vague silhouette qui peu à peu, sous les doigts habiles, sous le regard inspiré de Vincent, prendrait vie. Pour l’instant, il hésitait devant la toile.

La femme, objet de son amour, était assoupie en un lieu inconnu, inaccessible encore au regard du profane. Lui ne pensait qu’à elle. Il la chérirait comme nul autre, il serait à elle, pour elle, corps et âme… Un doute parfois l’assaillait, qui le tourmentait : que ferait-il si elle le repoussait ? Si elle restait fermée à lui, figée à jamais, immobile dans son empire de papier ? Le souvenir de Sabine le hantait alors. Non, non, elle serait sienne, il ne pouvait en être autrement. Prisonnière de papier, en deçà, au-delà de l’humanité, qu’importait ?

Il aurait à lutter. Lutter contre lui-même, contre le réel. Contre tout ce qui était terne, sans grâce. Lutter contre ses souvenirs, les visages, les femmes qu’il avait aimées. Il le fallait. C’était sa tâche, et il aspirait à la perfection. Il était celui qui révélerait aux hommes la puissance des songes – des songes dont la beauté dépasse celle du réel – et, bien plus, il était le démiurge, le créateur. Il façonnait un visage, un corps – et un être, un nouvel être naissait au monde. C’était son art, sa vie, jour et nuit il y travaillait, passionné, et quand, insatisfait parfois, l’espoir le quittait, il se retrouvait seul, abandonné. Il se souvenait. Son enfance à la campagne, ses premières toiles, les encouragements maternels. Et les histoires que sa mère lui lisait souvent, dont une surtout le fascinait : c’était celle d’une jeune fille, Psyché, si belle que malgré les instances de Vénus, le dieu de l’amour n’avait pu se résoudre à l’abandonner.

Aujourd’hui, ses parents vivaient toujours dans le pavillon de ses premières années. Il ne les voyait plus. Le temps, l’envie lui manquaient. Il sortait rarement. Les oiseaux, la nature pour lui se taisaient. Après avoir été son modèle, celle-ci n’était plus à ses yeux qu’un décor trop réel. Les natures mortes qu’elle lui avait inspirées dormaient depuis longtemps dans un tiroir d’ébène, rejointes au hasard des jours par des croquis inachevés. Dans le square, les feuilles des tilleuls frémissaient à son approche. Sur son passage, les enfants ne riaient plus. Douloureux sourire où se lisent les ombres mouvantes de la passion, doucereuse amertume, qu’on promène avec soi quand plus rien n’a de sens. Au détour d’une rue, son reflet hâve le contemplait, flottant parmi les mannequins en vitrine. Mélancolie des jours d’automne, ciel gris, solitude infinie d’une âme détournée de la vie. Les nuages seuls, suspendus en une attente muette. Les heures s’étiolaient dans le silence.

Il s’enivrait de rêves.

Le chuchotement feutré du vent le rappela au monde. Il considéra sa toile, après avoir minutieusement choisi différents tubes de peinture. Il était décidé à faire de son esquisse une œuvre parachevée. La perfection le grisait, il repartait dans de brumeuses considérations quand ses yeux se posèrent soudain sur la main gracile de son aimée. Quelque chose avait changé, à peine perceptible, mais comment ne pas le voir quand la passion se confond avec l’âme ? Il se frotta les yeux, il travaillait trop. Mais un nouveau regard confirma son impression : là, sur la droite, une touche de corail qui n’était pas son œuvre.

Des ombres de peinture s’écaillaient sur sa palette.

Il fronça les sourcils et s’apprêtait à examiner la toile de plus près quand le téléphone sonna. Il sursauta. C’était un ami, qui l’invitait à déjeuner : « He, Frenhofer, on ne te voit plus guère en ce moment… ». Mais comment laisser son œuvre, sa création, le fruit de ses pensées, ne serait-ce qu’un instant ? Il reposa le combiné d’un geste lent. Bientôt le téléphone cesserait de sonner, tout comme la sonnette de l’entrée ne retentirait plus. Il n’ouvrait déjà plus son courrier. Que pouvaient bien lui faire les courriers de ses amis, ses factures – qui s’empilaient dans sa boîte aux lettres, quand son œuvre ne demandait qu’à naître ?

On l’oublierait. Cela le laissait désormais indifférent. Auparavant, oui, il s’en délectait même avec un frisson d’horreur. Aujourd’hui… Il se reprocha ce moment d’égarement, qui l’avait détourné de sa création. Ne plus répondre au téléphone, ne plus regarder le ciel par la verrière, ne plus… Il ne devait pas se laisser aller à de futiles rêveries. Pour rien au monde. Psyché, sa Toute Belle, l’attendait, et comment la laisser dans ses grossiers atours, si patiente peut-être, mais combien perdue dans l’immensité sans couleur de la toile ?

Les mains rapprochées en une attitude recueillie, il posa les yeux sur son œuvre. Il tressaillit, recula, le dos parcouru d’un frisson : la tache avait disparu. Il se frotta les yeux, incrédule, s’approcha, frôla la toile d’un doigt hésitant. Nul doute, il n’y avait aucune tache, et il semblait même qu’il n’y en eut jamais eu. Eperdu, Vincent se passa la main sur le visage. Le contact de sa peau moite, quelque chose de glissant le saisit. Cette texture un peu épaisse… Il se précipita sur un tiroir du chiffonnier, duquel il tira vivement un miroir quelque peu ébréché – le seul qu’il lui restât, car dans sa passion unique il refusait de voir son propre visage, craignant de se laisser influencer par des traits résolument humains. Mais sa peau était lisse et claire. Aucune trace de peinture là non plus, et pourtant il aurait reconnu cette sensation entre mille. Il devenait fou. Angoissé, il tourna en rond un moment. Irrésolu, il laissait d’insipides pensées l’envahir. Ses forces l’abandonnaient. Mais il lutterait , il le fallait. Non créée encore, du fond de son havre blanc, Psyché l’attendait. Et sa genèse serait inégalée. Il se remit à son ouvrage. Il promenait son regard, et son âme, sur la toile, et en même temps la femme prenait forme, se précisait, elle naissait à lui.

Mais les traits qui apparurent sous son pinceau n’étaient pas ceux de Psyché. C’était ceux, banals – mais ô combien chers, des semaines, des mois auparavant – de Léa. Sa défunte Léa. Comment pouvait-il ainsi profaner son œuvre ? Certes, il l’avait aimée, mais Léa n’était rien en comparaison de sa douce, sa ravissante, son Adorée, sacrée entre toutes… Toutes ces heures, tous ces efforts, c’était pour elle, pour lui donner vie… Rien ne serait trop beau pour elle. Il la parerait des plus belles étoffes, son teint serait vermeil, ses lèvres délicates, ses cheveux soyeux… Mais à sa place, c’était Léa qui lui souriait de son sourire de papier, il ne pouvait le supporter. Psyché, sa Toute Belle, était quelque part, ne demandait qu’à naître, frêle image de songe, silhouette imaginaire à qui lui, Vincent, allait insuffler la vie. Lui, lui seul… Pour l’heure, il lui fallait faire disparaître cet amour profane, faire de la toile son linceul, laisser ses traits s’évanouir sous ceux de son Amour. Guidé par une ardeur que seule la passion permet, son pinceau modela le visage de l’Aimée. Devant tant de beauté, il se crut possédé. Elle dépassait tout espoir.

Elle allait prendre vie. Quelques bijoux, une touche de nacre.

Son pinceau tremblait un peu, elle venait à lui. Rayonnante, sublime, drapée de pourpre, elle venait du monde des rêves, elle prenait corps, parce que lui le voulait. Il mesura sa puissance, se vit dans toute la beauté, la force de son art.

Une émotion nouvelle l’envahissait, indicible. Irrépressible. Il avait créé la plus belle femme du monde, et elle lui appartenait. Oubliées, toutes ces heures de souffrance, ces heures de création dans le doute, dans la nuit, ces heures de pluie-mélancolie… Son aimée respirait sous ses doigts, et c’était lui qui l’avait engendrée. Elle était à lui, comme jamais aucune femme n’avait pu l’être auparavant. Léa était partie. Sylvie, Sabine… n’existaient plus non plus. La grâce, la beauté de Psyché – telle qu’il l’avait baptisée à sa première pensée – étaient sans égal. Il était comblé. Tendu dans un dernier effort, au bord de l’asphyxie, il appliqua l’ultime touche de peinture – un éclat doré dans ses cheveux de soie. Après quoi, s’abîmant dans sa contemplation muette, il baissa les paupières. Recueilli, serein enfin.

Le bruit d’un objet qu’on fait tomber, un souffle furtif le firent sursauter, l’arrachant à sa douce rêverie. Il revint difficilement à lui, ses yeux égarés se posèrent sur sa toile – blanche, vierge, comme en attente. Sur le sol, quelques gouttes de peinture. Des gouttes rouge sang. Frappé comme par un coup mortel, Vincent tomba sur le parquet, eut la force de se retourner : la porte de l’atelier était entrouverte et dans son embrasure on apercevait un mince filet de ciel bleu.

FIN

Un commentaire sur “L’œuvre d’art

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s