MAUPASSANT, Le Horla (1887)

Relu récemment…

Résumé

Dans Le Horla, récit publié sous forme de journal, le narrateur et personnage principal se trouve confronté à des évènements effrayants, cauchemars, sensations, à un sentiment de dépossession de son propre corps causé par la présence à ses côtés du Horla, être qu’il ne voit pas, qu’il n’entend pas mais qui le perturbe, avant de le terroriser progressivement, jusqu’au dénouement…

Tout au long du récit, en proie au doute et à la peur, il va ainsi tenter de trouver des explications rationnelles à des évènements mystérieux, purement irrationnels.

 

Pistes de réflexion

Je risque d’enfoncer des portes ouvertes, car tant d’autres l’ont étudié avant moi, mais j’aime tant décortiquer les textes que je vous propose toutefois quelques pistes de réflexion:

  • De l’usage des cinq sens
  • Les émotions, de la mélancolie à une terreur graduelle
  • Un va-et-vient entre incompréhension et folie
  • La question du fantastique et le dénouement
  • Quelques mots sur la ponctuation

 

De l’usage des cinq sens

Dès la première page, les sens sont tout d’abord évoqués de manière agréable par le narrateur:

  • L’odorat: les « odeurs du sol » p.55
  • La vue: « De mes fenêtres, je vois la Seine qui coule »; « ce navire me fit plaisir à voir » p.56; « Quelle vision quand on arrive comme moi, à Avranches, vers la fin du jour! »; s’ensuit une description précise et colorée de cette vision; « je passe mes journées à regarder couler la Seine » p.69.
  • L’ouïe: « coches qui sonnent (…) jetant jusqu’à moi leur doux et lointain bourdonnement de fer »
  • Le toucher: « frôlant ma peau… » p.56.

La description du paysage, de ce qui l’entoure, marque une courte pause dans le récit, tel un moment suspendu. Nous relevons ainsi: « Le soleil couvrait de clarté la rivière, faisait la terre délicieuse, emplissait mon regard d’amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l’agilité est une joie de mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le frémissement est un bonheur de mes oreilles » p.71.

Mais plus loin, quatre jours plus tard, alors que le narrateur se sent souffrant, son approche des sens change, devient plus critique; il montre ainsi l’aspect limité de leur portée:

  • La vue: « avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop petit, ni le trop grand, ni le trop loin »
  • L’ouïe: « avec nos oreilles qui nous trompent car elles nous transmettent les vibrations de l’air en notes sonores… »
  • L’odorat: « avec notre odorat, plus faible que celui du chien »
  • Le goût: « avec notre goût, qui peut à peine discerner l’âge d’un vin! »

Au fil du récit, le narrateur, qui connaît des nuits agitées, et alors qu’il bascule dans une réalité qui lui échappe, commence à appréhender ce qui l’entoure différemment. lorsqu’il note le caractère invisible de l’air, il souligne notamment l’impossibilité pour les sens de saisir toute la réalité, et, par là, sinon l’échec, du moins les faiblesses de la perception humaine. Faiblesses qu’il regrette, comme le montre l’emploi du conditionnel (p.57): « Ah! si nous avions d’autres organes qui accompliraient en notre faveur d’autres miracles, que de choses nous pourrions découvrir encore autour de nous! » De la même manière, plus loin, nous relevons l’impossibilité pour le narrateur de nommer ce qu’il a vu: « J’ai vu… j’ai vu… j’ai vu…! Je ne puis plus douter… j’ai vu! (…) j’ai vu! » (pp.69-70).

Ainsi le recours aux sens ne garantit pas leur efficience, un phénomène qui s’intensifie au fur et à mesure que le narrateur perd pieds, perdu dans ses élucubrations et conjectures.

 

Les émotions, de la mélancolie à une terreur graduelle

L’expression des sentiments, on l’a esquissé plus haut, est omniprésente. S’il s’agit d’abord de sentiments, sensations et impressions agréables (« Comme il faisait bon ce matin! »; « ce navire me fit plaisir à voir » p.55 et p.56), ceci ne dure pas au-delà de l’incipit. Dès le 12 mai, en effet, le narrateur se sent triste, sans trop savoir pourquoi, sinon peut-être une possible fièvre. Nous retrouverons d’ailleurs une telle explication (le corps plutôt que l’esprit) à plusieurs reprises. Ainsi, p.57, nous relevons: « un énervement fiévreux, qui rend mon âme aussi souffrante que mon corps ».

L’isotopie de la peur, voire même de l’angoisse, est présente tout au long du récit. En voici quelques mentions:

  • « je rentre désolé, comme si quelque malheur m’attendait chez moi » p.56
  • « une inquiétude incompréhensible m’envahit »
  • « j’ai peur… de quoi? » p.57
  • Il raconte son cauchemar (p.58)
  • « un étrange frisson d’angoisse » p.59
  • « inquiet »; « apeuré sans raison »
  • « j’ai grand peur d’être repris, moi » p.61
  • Quand le cauchemar revient, le narrateur en ressort « meurtri, brisé, anéanti » p.61
  • « Rien, mais j’ai peur » p.72

Le narrateur ne subit toutefois pas complétement ce qui lui arrive, mais tente de trouver des réponses, il essaie de fuir, il part par exemple en voyage.

Après la peur, le doute grandit en lui. lors de l’épisode de la rose il se dit « éperdu » (p.70). Il qualifie ce qu’il a vu d’hallucinations, puis doute: « Mais était-ce bien une hallucination? » (p.70); son âme est « bouleversée » (p.70)

Il se heurte alors à l’incompréhension, comme nous allons le voir maintenant.

 

Un va-et-vient entre incompréhension et folie

Le narrateur se voit ou plutôt se sent comme dépossédé de lui-même, possédé par ce que nous nommerons incorrectement une « forme » (le Horla). S’il cherche une explication plausible, rationnelle, comme souligné plus haut, il multiplie les interrogations: ainsi les points d’interrogation abondent!

Voici quelques exemples significatifs:

  • « Décidément je suis fou! » p.63
  • « J’avais donc perdu la tête les derniers jours! » p.63
  • « mon affolement touchait à la démence » p.63
  • « Ai-je perdu la raison? Ce qui s’est passé, ce que j’ai vu la nuit dernière est tellement étrange, que ma tête s’égare quand j’y songe! » p.61
  • Figurez-vous un homme (…) qui ne comprend pas, voilà » p.62, suite à son cauchemar
  • « D’abord, je n’y compris rien » p.62
  • « Cette fois, je ne suis pas fou » p.69

A plusieurs reprises, le narrateur se croit délivré de son mal,

  • soit en l’expliquant: « Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le vide de fantômes » p.63
  • soit en employant le verbe « croire »: « j’ai cru, oui, j’ai cru qu’un être invisible habitait sous mon toit » p.64
  • soit en le minimisant: « un petit fait incompréhensible » p.64

Comme nous l’avons évoqué, le narrateur avance le mal corporel (fièvre etc.) avant d’envisager la folie, la déraison.

Il définit alors le Horla, certain de son existence, avec une grande précision nourrie de ses récentes observations: « je suis certain, maintenant, certain comme de l’alternance des jours et des nuits, qu’il existe près de moi un être invisible, qui se nourrit de lait et d’eau, qui peut toucher aux choses,  les prendre et les changer de place, doué par conséquence d’une nature matérielle, bien qu’imperceptible pour nos sens » p.70

La question de la folie apparaît en filigrane pour revenir à plusieurs reprises… et être relativisée: « je me demande si je suis fou » p.70; « des doutes me sont venus sur ma raison ».

Dès lors, la folie est-elle la seule réponse envisageable? C’est ce que nous verrons au point suivant, dans un prochain post.

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