Maître Puce, E.T.A. HOFFMANN

Maître Puce, E.T.A. HOFFMANN

Résumé

Publié en 1822, ce conte est divisé en sept aventures. Les thèmes sont annoncés au début de chaque aventure.

On est au début du XIXe siècle. Le personnage principal, Peregrinus Tyss, est un homme rêveur, timide, effrayé par les femmes. Une rencontre pourtant va bouleverser sa vie…

Mais au fait, qui est donc Maître Puce, personnage éponyme ? C’est le roi des puces, peuple minuscule qu’un spectacle met en scène habillé et paré de vêtements et accessoires à leur mesure. Caché sur l’épaule de Tyss, il lui permet un jour, via un miroir grossissant, de lire dans les pensées d’autrui…

Pistes de réflexion

Les thèmes sont nombreux, se mêlent et s’entremêlent, tant le tissu narratif est riche.

Nous suggérons :

  • le rapport réel versus imaginaire, rêve, fantasmagorie ;
  • l’humour, le désopilant ;
  • une typologie des personnages telle que celle établie par Philippe Boutibonnes, dans son essai « Bestioles, monstres et revenants » (voir bibliographie) :
    • « Hommes simples ou duels, accouplés à des figures sans âge ;
    • Les génies, tel Puce, intermédiaires entre le monde animal et celui du songe ou du fantasme ;
    • Les revenants, hommes autrefois illustres, morts depuis un siècle ou davantage, et qui reviennent habiter l’espace des vivants ;
    • Les bêtes invisibles, enfin, et leur double excessivement grossi et projeté, non moins virtuelles que les fantômes. »

À cette typologie s’ajoute la figure du lecteur, une piste de réflexion que j’ai choisi de développer rapidement.

La figure du lecteur dans Maître Puce

L’incipit, avant lequel figure le sous-titre de la première aventure (« où le lecteur apprend les évènements essentiels de la vie de M. Peregrinus Tyss », p.29) donne le ton : la figure du lecteur s’y esquisse déjà.

D’emblée, la situation, sur laquelle s’ouvre le récit, est ambiguë. Car si le narrateur met en place une certaine distance par rapport au texte, comme si le texte ne dépendait pas totalement de lui, il impose en même temps une intrusion très forte.

Le phénomène de distanciation repose sur l’attitude du narrateur face au texte. En même temps qu’il narre l’histoire, il introduit des éléments sur le texte lui-même : page 125-126 « (…) la parure propre de ce conte (…). » ; « Tous les documents authentiques et dignes de foi dans lesquels nous avons puisé cette curieuse histoire (…). » (p.190-191).

Le narrateur interroge des notions. Il met aussi en place une forme de jeu. Outre le lecteur, le narrateur évoque l’auteur et jusqu’à l’éditeur. Les notions s’entrecroisent alors. Ainsi, page 29, nous relevons les phrases suivantes :

« Il était une fois…  Mais quel auteur oserait encore attaquer ainsi son récit ! « Démodé… Ennuyeux ! … » s’écrierait aussi le sympathique, ou plutôt l’apathique lecteur, qui suivant le sage conseil de l’antique poète romain désire être plongé sans délai medias in res. Il aurait en effet l’impression… » ;

« Notre auteur, dis-je, étant donné que tout homme de lettres écrit avant tout pour être lu, s’en voudrait de priver le lecteur de la joie d’être effectivement son lecteur… » ; page 45 « Il est rare qu’un écrivain sache décrire avec bonheur au lecteur l’aspect de quelque belle personne intervenant dans son histoire (…) ; il trouve bien préférable de la lui livrer sans tout ce fatras de détails. » La figure de l’éditeur apparaît page 131 :

« Peut-être l’éditeur de ce conte étrange intitulé Maître Puce trouvera-t-il un jour l’occasion d’extraire et de diffuser certains passages de ce journal dignes de passer à la postérité ; mais les relater ici ne ferait que retarder notre récit et serait en conséquence malvenu aux yeux de notre ami lecteur. »

Le narrateur parsème le texte de commentaires, et ce, sans parcimonie. Il semble se soucier de la bonne compréhension du lecteur. Par exemple, page 31 :

« Avant d’aller plus loin, il apparaît indispensable de mettre le bienveillant lecteur en garde contre les graves erreurs d’interprétation qu’il pourrait commettre si l’auteur poursuivait ainsi son récit à tort et à travers en oubliant que, s’il sait pour sa part à quoi s’en tenir au sujet de cet étalage de cadeaux, le lecteur, quant à lui, aimerait bien apprendre ce qu’il ignore. »

Le narrateur apporte aussi des conseils au lecteur : « L’auteur prie son aimable lecteur, si d’aventure il n’est pas très versé en jargon juridique (et cette prière s’adresse tout particulièrement à ses charmantes lectrices), de se faire expliquer ce passage (…). » (p. 6)

Il se met par ailleurs dans la peau du lecteur. A la fois narrateur et lecteur, il est celui qui manie les mots et les entités. Il s’interroge sur la connaissance des faits de la part du lecteur, mais le projette également dans le futur, montrant ainsi sa pleine conscience, sa maîtrise du conte. Par exemple, page 56, nous relevons cette phrase dont le verbe est au futur : « (…) Georges Pepusch, avec lequel le lecteur fera bientôt plus ample connaissance (…). »

En tant qu’auteur, il parle de lui-même : « Mais cette histoire étrange et fantastique entre toutes n’attirerait que peu de remerciements au modeste conteur que je suis si, observant la raideur du romancier qui se pavane au pas de parade à travers son sujet, il ne pouvait s’abstenir ici d’engendrer à satiété chez son lecteur cet ennui qui émane inévitablement de tout roman qui se respecte. »

Il revient sur le texte, prête des propos ou des pensées au lecteur. Ainsi page 186 : « Or, notre ami lecteur a depuis longtemps deviné (…). »

Si le narrateur semble se confondre avec l’auteur, si les frontières sont floues entre les notions, cela nous amène toutefois à la construction finement élaborée d’une figure du lecteur.

Dès lors, il convient de s’interroger : comment l’auteur procède-t-il précisément envers le lecteur ? Quels moyens déploie-t-il ?

La dénomination « notre ami lecteur » prédomine. On relève de nombreuses occurrences de l’adjectif possessif « notre », ce qui instaure une forme de familiarité entre les figures. Ceci est renforcé par l’emploi du substantif « ami » et de l’adjectif « cher », ce dernier présentant une certaine connotation affective (voir pages 78, 95, 103, 122, 179, 200).

Les interpellations sont également nombreuses : « Eh bien non, cher lecteur ! »

Le narrateur multiplie les précautions oratoires à destination du lecteur. Ainsi, page 200 « Notre ami lecteur nous épargnera certainement la description (…). » ou encore, page 103 « Je crois qu’il serait opportun d’interrompre ici la conversation de nos deux amis (…), pour apporter à notre ami lecteur quelques précisions (…). ».

Il convient d’observer les verbes. Page 95, le lecteur « sait déjà » ; page 78, il a « déjà compris » ; page 122, il « se souvient ». Par ces mots, le narrateur semble amadouer le lecteur en mettant ses connaissances et ses capacités en exergue.

Ces éléments confirment les observations faites plus haut : il s’agit d’attirer l’attention, du lecteur pour le séduire, et tous les moyens sont permis, même une forme de moquerie. On parle alors de captatio benevolentiae. Ce procédé rhétorique vise essentiellement à provoquer la sympathie du lecteur.

L’humour, dont les péripéties sont déjà empreintes, n’est pas en reste textuellement : le ton employé, les remarques indirectement destinées au lecteur confèrent des notes résolument humoristiques au récit.

 On a vu en quoi le narrateur s’appropriait le texte. Dès lors, à qui s’adresse réellement l’auteur, sinon à un lecteur supposé ? A travers la figure du narrateur, il emploie ou plus précisément déploie tous les moyens à sa portée pour capter l’attention du lecteur, le séduire, voire même parfois le piquer.

Mais finalement, où mènent ces tentatives de séduction ? Car comme dans tout récit, le lecteur, sorte d’entité abstraite, demeure définitivement des plus insaisissables.

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