Archives pour la catégorie Analyses littéraires

Ce que je ne vous ai pas dit…

J’ai déjà vaguement mentionné mes activités de rédaction et de correction. Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que j’ai entrepris une formation en correction en novembre dernier, et j’ai obtenu ma certification il y a tout juste deux semaines ! Je recherche donc des missions freelance de correction, ayant créé ma micro-entreprise en 2019.

Par ailleurs, mon tout premier recueil de poèmes a été publié aux éditions de Beauvilliers sous le titre Complaintes du grenier en décembre dernier.

Deux nouvelles que je tenais à partager avec vous… Et n’hésitez pas à en parler autour de vous 😉 !

Bonne journée

Laure MANEL, L’Ivresse des libellules

Aujourd’hui j’ai envie de vous parler d’un roman que j’ai lu hier : L’Ivresse des libellules de Laure Manel.

Je lis rarement ce genre de roman, je ne connais pas l’auteur ni les critiques sur son livre, alors se pose la question :

Pour quoi l’ai-je choisi ?

Initialement c’est son titre qui m’a intriguée. Puis la quatrième de couverture m’a convaincue. J’avais envie de quelque chose de frais, de léger. Si je n’ai pas été déçue, ce roman est toutefois plus complexe qu’il n’y paraît. Amitiés, amour, confidences, disputes, trahisons, retournements de situation : tout y est pour savourer cette comédie romantique « douce-amère ». Promesse tenue !

Résumé

Des couples d’amis quadragénaires se retrouvent dans une grande bastide du Sud de la France pour y passer deux semaines de vacances sans leurs enfants respectifs. Ce séjour leur réserve bien des surprises, notamment une arrivée qui va se révéler comme un catalyseur et remettre bien des choses en question.

Les personnages sont attachants autant que différents. Les sentiments sont omniprésents et les rebondissements psychologiques et émotifs se font nombreux.

Quelques pistes de lecture rapides

  • Le thème de l’usure (le temps qui passe, le quotidien, la routine, les couples) ;
  • Le thème du non-acquis en amour ;
  • Les portraits-types de personnages hauts en couleurs ;
  • Un joli tableau d’ensemble fissuré ça et là ;
  • L’ivresse (au sens propre comme au figuré) révélatrice de failles inattendues ;
  • Les compromis sur lesquels se bâtit tout couple ;
  • La tristesse comme une litanie.

Une interrogation demeure : vais-je succomber à La Délicatesse du homard et à La Mélancolie du kangourou, du même auteur ?

Bonne journée !

Victoria MAS, Le Bal des folles

Le roman s’ouvre in medias res : après avoir succinctement daté le récit (8 mars 1885), l’auteur fait commencer l’action d’emblée, par le réveil d’une jeune fille, Louise.

Dès lors, si le lecteur peut s’interroger, l’histoire qui se déploie saura répondre rapidement à moult questionnements.

Ainsi, qui est Louise ? Où se trouve-t-elle ? À quoi se prépare-t-elle ?

Et qui est cette femme qui la réveille ? Quel rôle jouera-t-elle dans le roman ?

Si le premier chapitre n’évoque pas tous les personnages principaux, il n’en pose pas moins les jalons d’une histoire au premier abord étrange, dérangeante, puis dure, dépourvue de chaleur humaine.

Charcot et la Salpêtrière

On est donc en 1885. Louise, jeune « aliénée », est internée à la Salpêtrière.

Cet hôpital renferme une multitude de femmes dites hystériques, ou épileptiques, voire idiotes, rejetées par leurs familles respectives.

Louise est l’une d’elles, et lorsqu’une infirmière, Geneviève, vient la réveiller, c’est pour l’accompagner dans un amphithéâtre bondé, auprès du neurologue Charcot. Ce dernier procède à des expérimentations publiques sur ses patientes dans un but médical, celui de faire progresser l’approche psychiatrique. Ses méthodes n’en sont pas moins choquantes. Après avoir hypnotisé sa patiente, il lui fait accomplir certains gestes et mouvements puis la plonge dans une crise d’hystérie impressionnante. Rassemblé dans la salle, le Tout-Paris ne manquerait pas ces séances d’exhibition.

Portraits

Trois personnages se détachent, que nous pouvons considérer comme personnages principaux : Louise et Geneviève dont nous avons déjà parlé, et Eugénie.

  • Louise

Louise doit sa présence à cause d’un traumatisme subi durant l’enfance.

Le premier chapitre la met d’emblée en scène.

Être choisie par Charcot pour ses séances d’hypnose relève d’une sorte de consécration : « C’est son moment de gloire et de reconnaissance » (p. 13). La fascination qu’exerce le célèbre médecin sur Louise est étonnante, tant elle s’y raccroche, évoquant sans cesse Augustine, qui fut l’objet d’étude du professeur Charcot.

  • Eugénie

Jeune femme de bonne famille, elle est considérée comme « déviante » parce qu’elle possède une particularité : elle ressent et voit la présence des morts. Lorsqu’elle l’avoue à sa famille, elle alors rejetée. Sa famille l’interne de force pour ensuite s’en désintéresser. Mais si pour son père, notamment, elle n’existe plus, en est-il de même pour tous les membres de sa famille ?

  • Geneviève

Geneviève n’est pas sur le même plan que les personnages précédents puisqu’elle est infirmière. Son rôle est d’encadrer les femmes internées, de veiller froidement sur elles, sans laisser s’exprimer quelque affect. Toutefois, en les réduisant à leur condition « d’aliénées », elle aussi laissera se dessiner les linéaments d’une faille jusqu’alors ineffable.

Plusieurs pistes pourraient être approfondies. Je pense notamment au rapport de force entre les femmes internées et les médecins, ou encore les infirmières.

Le classement des pathologies me semble également intéressant, notamment l’étiquette sous laquelle on regroupe les « hystériques ». Un service entier leur est dédié : le « service des hystériques » dont le but est de les contrôler et d’endiguer plus ou moins leur mal.

Enfin, l’enfermement est bien entendu un thème central dans le roman. Si l’enfermement physique est mis en exergue, il est aussi indiciblement psychologique. Et ce, pas seulement pour les « aliénées ».

Bonne lecture !

E.T.A. HOFFMANN, Maître Puce

E.T.A. HOFFMANN, Maître Puce

Résumé

Publié en 1822, ce conte est divisé en sept aventures. Les thèmes sont annoncés au début de chaque aventure.

On est au début du XIXe siècle. Le personnage principal, Peregrinus Tyss, est un homme rêveur, timide, effrayé par les femmes. Une rencontre pourtant va bouleverser sa vie…

Mais au fait, qui est donc Maître Puce, personnage éponyme ? C’est le roi des puces, peuple minuscule qu’un spectacle met en scène habillé et paré de vêtements et accessoires à la mesure de ses sujets. Caché sur l’épaule de Tyss, Maître Puce lui permet un jour, via un miroir grossissant, de lire dans les pensées d’autrui…

Pistes de réflexion

Les thèmes sont nombreux, se mêlent et s’entremêlent, tant le tissu narratif est riche.

Nous suggérons :

  • le rapport réel versus imaginaire, rêve, fantasmagorie ;
  • l’humour, le désopilant ;
  • une typologie des personnages telle que celle établie par Philippe Boutibonnes, dans son essai « Bestioles, monstres et revenants » (voir bibliographie) :
    • « Hommes simples ou duels, accouplés à des figures sans âge ;
    • Les génies, tel Puce, intermédiaires entre le monde animal et celui du songe ou du fantasme ;
    • Les revenants, hommes autrefois illustres, morts depuis un siècle ou davantage, et qui reviennent habiter l’espace des vivants ;
    • Les bêtes invisibles, enfin, et leur double excessivement grossi et projeté, non moins virtuelles que les fantômes. »

À cette typologie s’ajoute la figure du lecteur, une piste de réflexion que j’ai choisi de développer rapidement.

La figure du lecteur dans Maître Puce

L’incipit, avant lequel figure le sous-titre de la première aventure (« où le lecteur apprend les évènements essentiels de la vie de M. Peregrinus Tyss », p.29) donne le ton : la figure du lecteur s’y esquisse déjà.

D’emblée, la situation, sur laquelle s’ouvre le récit, est ambiguë. Car si le narrateur met en place une certaine distance par rapport au texte, comme si le texte ne dépendait pas totalement de lui, il impose en même temps une intrusion très forte.

Le phénomène de distanciation repose sur l’attitude du narrateur face au texte. En même temps qu’il narre l’histoire, il introduit des éléments sur le texte lui-même : page 125-126 « (…) la parure propre de ce conte (…). » ; « Tous les documents authentiques et dignes de foi dans lesquels nous avons puisé cette curieuse histoire (…). » (p.190-191).

Le narrateur interroge des notions. Il met aussi en place une forme de jeu. Outre le lecteur, le narrateur évoque l’auteur et jusqu’à l’éditeur. Les notions s’entrecroisent alors. Ainsi, page 29, nous relevons les phrases suivantes :

« Il était une fois…  Mais quel auteur oserait encore attaquer ainsi son récit ! « Démodé… Ennuyeux ! … » s’écrierait aussi le sympathique, ou plutôt l’apathique lecteur, qui suivant le sage conseil de l’antique poète romain désire être plongé sans délai medias in res. Il aurait en effet l’impression… » ;

« Notre auteur, dis-je, étant donné que tout homme de lettres écrit avant tout pour être lu, s’en voudrait de priver le lecteur de la joie d’être effectivement son lecteur… » ; page 45 « Il est rare qu’un écrivain sache décrire avec bonheur au lecteur l’aspect de quelque belle personne intervenant dans son histoire (…) ; il trouve bien préférable de la lui livrer sans tout ce fatras de détails. » La figure de l’éditeur apparaît page 131 :

« Peut-être l’éditeur de ce conte étrange intitulé Maître Puce trouvera-t-il un jour l’occasion d’extraire et de diffuser certains passages de ce journal dignes de passer à la postérité ; mais les relater ici ne ferait que retarder notre récit et serait en conséquence malvenu aux yeux de notre ami lecteur. »

Le narrateur parsème le texte de commentaires, et ce, sans parcimonie. Il semble se soucier de la bonne compréhension du lecteur. Par exemple, page 31 :

« Avant d’aller plus loin, il apparaît indispensable de mettre le bienveillant lecteur en garde contre les graves erreurs d’interprétation qu’il pourrait commettre si l’auteur poursuivait ainsi son récit à tort et à travers en oubliant que, s’il sait pour sa part à quoi s’en tenir au sujet de cet étalage de cadeaux, le lecteur, quant à lui, aimerait bien apprendre ce qu’il ignore. »

Le narrateur apporte aussi des conseils au lecteur : « L’auteur prie son aimable lecteur, si d’aventure il n’est pas très versé en jargon juridique (et cette prière s’adresse tout particulièrement à ses charmantes lectrices), de se faire expliquer ce passage (…). » (p. 6)

Il se met par ailleurs dans la peau du lecteur. À la fois narrateur et lecteur, il est celui qui manie les mots et les entités. Il s’interroge sur la connaissance des faits de la part du lecteur, mais le projette également dans le futur, montrant ainsi sa pleine conscience, sa maîtrise du conte. Par exemple, page 56, nous relevons cette phrase dont le verbe est au futur : « (…) Georges Pepusch, avec lequel le lecteur fera bientôt plus ample connaissance (…). »

En tant qu’auteur, il parle de lui-même : « Mais cette histoire étrange et fantastique entre toutes n’attirerait que peu de remerciements au modeste conteur que je suis si, observant la raideur du romancier qui se pavane au pas de parade à travers son sujet, il ne pouvait s’abstenir ici d’engendrer à satiété chez son lecteur cet ennui qui émane inévitablement de tout roman qui se respecte. »

Il revient sur le texte, prête des propos ou des pensées au lecteur. Ainsi page 186 : « Or, notre ami lecteur a depuis longtemps deviné (…). »

Si le narrateur semble se confondre avec l’auteur, si les frontières sont floues entre les notions, cela nous amène toutefois à la construction finement élaborée d’une figure du lecteur.

Dès lors, il convient de s’interroger : comment l’auteur procède-t-il précisément envers le lecteur ? Quels moyens déploie-t-il ?

La dénomination « notre ami lecteur » prédomine. On relève de nombreuses occurrences de l’adjectif possessif « notre », ce qui instaure une forme de familiarité entre les figures. Ceci est renforcé par l’emploi du substantif « ami » et de l’adjectif « cher », ce dernier présentant une certaine connotation affective (voir pages 78, 95, 103, 122, 179, 200).

Les interpellations sont également nombreuses : « Eh bien non, cher lecteur ! »

Le narrateur multiplie les précautions oratoires à destination du lecteur. Ainsi, page 200 « Notre ami lecteur nous épargnera certainement la description (…). » ou encore, page 103 « Je crois qu’il serait opportun d’interrompre ici la conversation de nos deux amis (…), pour apporter à notre ami lecteur quelques précisions (…). ».

Il convient d’observer les verbes. Page 95, le lecteur « sait déjà » ; page 78, il a « déjà compris » ; page 122, il « se souvient ». Par ces mots, le narrateur semble amadouer le lecteur en mettant ses connaissances et ses capacités en exergue.

Ces éléments confirment les observations faites plus haut : il s’agit d’attirer l’attention du lecteur pour le séduire, et tous les moyens sont permis, même une forme de moquerie. On parle alors de captatio benevolentiae. Ce procédé rhétorique vise essentiellement à provoquer la sympathie du lecteur.

L’humour, dont les péripéties sont déjà empreintes, n’est pas en reste textuellement : le ton employé, les remarques indirectement destinées au lecteur confèrent des notes résolument humoristiques au récit.

On a vu en quoi le narrateur s’appropriait le texte. Dès lors, à qui s’adresse réellement l’auteur, sinon à un lecteur supposé ? À travers la figure du narrateur, il emploie ou plus précisément déploie tous les moyens à sa portée pour capter l’attention du lecteur, le séduire, voire même parfois le piquer.

Mais finalement, où mènent ces tentatives de séduction ? Car comme dans tout récit, le lecteur, sorte d’entité abstraite, demeure définitivement des plus insaisissables.

Analyse du Horla – la suite

Voici les deux dernières pistes de réflexion* que je propose suite à ma relecture du Horla :

  • la question du fantastique ;
  • quelques mots sur la ponctuation.

La question du fantastique

Pour Todorov, « le fantastique, c’est l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un évènement en apparence surnaturel » (TODOROV, Tzvetan, Introduction à la littérature fantastique, Éditions du Seuil, p.29).

Le narrateur du Horla, nous l’avons vu, est en proie à cette hésitation, cette incertitude.

Ne convient-il pas, dès lors, de noter que ce que Maupassant nomme « conte d’angoisse » relève davantage ou plus précisément de la nouvelle fantastique ? En effet, le Horla remplit bien les conditions mentionnées dans l’essai de Todorov.

Si Todorov souligne l’ambiguïté face à laquelle se trouvent les personnages de nouvelles fantastiques, il poursuit : « celui qui perçoit l’événement doit opter pour l’une des deux solutions possibles : ou bien il s’agit d’une illusion des sens, d’un produit de l’imagination et les lois du monde restent alors ce qu’elles sont, ou bien l’évènement a véritablement eu lieu, il est partie intégrante de la réalité, mais alors cette réalité est régie par des lois inconnues de nous. » Or pour Todorov, c’est dans cette brèche où se tapit l’incertitude que le fantastique se manifeste.

Dans le Horla, le narrateur ne cesse de s’interroger, de douter, de tout remettre en question, sa perception, ses croyances, ses actes et ce, jusqu’à son geste des plus fous, à la fin du récit…

La ponctuation : une brève typologie

À la lecture du Horla, nous observons l’emploi répété des points d’exclamation, d’interrogation mais aussi de suspension. En voici des exemples particulièrement significatifs :

  • Les points d’exclamation
    • « ah ! je ne savais plus par où j’étais venu ! Bizarre idée ! Bizarre ! Bizarre idée ! » p.59 ;
    • « On avait bu toute l’eau ! On avait bu tout le lait ! Ah ! Mon Dieu ! » p.63 ;
    • « Je cueille des fraises et je les mange ! Oh ! mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Est-il un Dieu ? S’il en est un, délivrez-moi, sauvez-moi ! secourez-moi ! Pardon ! Pitié ! Grâce ! Sauvez-moi ! Oh ! quelle souffrance! Quelle torture ! Quelle horreur ! » p.73 ;
    • « Ils sont quatre, rien que quatre, ces pères nourriciers des êtres ! quelle pitié ! Pourquoi ne sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille ! Comme tout est pauvre, mesquin, misérable ! avarement donné, sèchement inventé, lourdement fait ! Ah ! l’éléphant, l’hippopotame, que de grâce ! Le chameau que d’élégance ! » p.78 ;
  • Les points d’interrogation
    • « On avait donc bu cette eau ? Qui ? Moi ? Moi, sans doute ? Ce ne pouvait être que moi ? » p.62 ;
    • « Mais, est-ce moi,? Est-ce moi ? Qui serait-ce ? Qui ? Oh ! mon Dieu ! Je deviens fou ? Qui me sauvera ? » p.62 ;
    • « Pourquoi ? » p.72 ;
    • « Qui habite ces mondes ? Quelles formes, quels vivants, quels animaux, quelles plantes sont là-bas ? Ceux qui pensent dans ces univers lointains, que savent-ils plus que nous ? Que peuvent-ils plus que nous ? Que voient-ils d’autre que nous ne connaissons point ? » p.74 ;
    • « Le tuer, comment ? puisque je ne peux pas l’atteindre ? Le poison ? mais il me verrait le mêler à l’eau ; et nos poisons, d’ailleurs, auraient-ils un effet sur son corps imperceptible ? Non… non… sans aucun doute… Alors ? … alors ?… » p.80 ;
  • Les points de suspension
    • « j’ai peur… de quoi ?… Je ne redoutais rien jusqu’ici… j’ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit ; j’écoute… j’écoute… quoi ?… » p.57 ;
    • « J’ai vu… j’ai vu… j’ai vu ! … Je ne puis plus douter… j’ai vu !… J’ai encore froid jusque dans les ongles… j’ai encore peur jusque dans les moelles… j’ai vu ! … » p. 70 ;
    • « Il est venu, le … le … comment se nomme-t-il… le … il me semble qu’il me crie son nom, et je ne l’entends pas… le … oui… il le crie… J’écoute… je ne peux pas… répète… le … Horla… J’ai entendu… le Horla… c’est lui… le Horla… il est venu !… » p. 76-77 ;
    • « Non… non… sans aucun doute, sans aucun doute… il n’est pas mort… Alors… alors… il va donc falloir que je me tue moi !… » p.82.

Ces signes marquent à la fois la peur et l’état de confusion mentale dans laquelle se trouve le narrateur.

À travers la ponctuation, le rythme du récit devient de plus en plus rapide – comme une respiration haletante -, et par-là même, de plus en plus oppressant.

*Je tiens à préciser qu’il s’agit réellement ici de pistes de réflexion, et non d’analyses développées de manière approfondie. Si leur finalité est bien de proposer quelques axes, à vous, lecteurs, de les suivre à la lumière du récit – ou pas. 🙂

MAUPASSANT, Le Horla (1887)

Relu récemment…

Résumé

Dans Le Horla, récit publié sous forme de journal, le narrateur et personnage principal se trouve confronté à des évènements effrayants, cauchemars, sensations, à un sentiment de dépossession de son propre corps causé par la présence à ses côtés du Horla, être qu’il ne voit pas, qu’il n’entend pas mais qui le perturbe, avant de le terroriser progressivement, jusqu’au dénouement…

Tout au long du récit, en proie au doute et à la peur, il va ainsi tenter de trouver des explications rationnelles à des évènements mystérieux, purement irrationnels.

Pistes de réflexion

Je risque d’enfoncer des portes ouvertes, car tant d’autres l’ont étudié avant moi, mais j’aime tant décortiquer les textes que je vous propose toutefois quelques pistes de réflexion :

  • de l’usage des cinq sens ;
  • les émotions, de la mélancolie à une terreur graduelle ;
  • un va-et-vient entre incompréhension et folie ;
  • la question du fantastique et le dénouement ;
  • quelques mots sur la ponctuation.

De l’usage des cinq sens

Dès la première page, les sens sont tout d’abord évoqués de manière agréable par le narrateur :

  • l’odorat : les « odeurs du sol » p.55 ;
  • la vue : « De mes fenêtres, je vois la Seine qui coule » ; « ce navire me fit plaisir à voir » p.56 ; « Quelle vision quand on arrive comme moi, à Avranches, vers la fin du jour ! »; s’ensuit une description précise et colorée de cette vision ; « je passe mes journées à regarder couler la Seine » p.69 ;
  • l’ouïe : « coches qui sonnent (…) jetant jusqu’à moi leur doux et lointain bourdonnement de fer » ;
  • le toucher : « frôlant ma peau… » p.56.

La description du paysage, de ce qui l’entoure, marque une courte pause dans le récit, tel un moment suspendu. Nous relevons ainsi : « Le soleil couvrait de clarté la rivière, faisait la terre délicieuse, emplissait mon regard d’amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l’agilité est une joie de mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le frémissement est un bonheur de mes oreilles » p.71.

Mais plus loin, quatre jours plus tard, alors que le narrateur se sent souffrant, son approche des sens change, devient plus critique ; il montre ainsi l’aspect limité de leur portée :

  • la vue : « avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop petit, ni le trop grand, ni le trop loin » ;
  • l’ouïe : « avec nos oreilles qui nous trompent car elles nous transmettent les vibrations de l’air en notes sonores… » ;
  • l’odorat : « avec notre odorat, plus faible que celui du chien » ;
  • le goût : « avec notre goût, qui peut à peine discerner l’âge d’un vin ! »

Au fil du récit, le narrateur, qui connaît des nuits agitées, et alors qu’il bascule dans une réalité qui lui échappe, commence à appréhender ce qui l’entoure différemment. lorsqu’il note le caractère invisible de l’air, il souligne notamment l’impossibilité pour les sens de saisir toute la réalité, et, par là, sinon l’échec, du moins les faiblesses de la perception humaine. Faiblesses qu’il regrette, comme le montre l’emploi du conditionnel (p.57): « Ah ! si nous avions d’autres organes qui accompliraient en notre faveur d’autres miracles, que de choses nous pourrions découvrir encore autour de nous ! » De la même manière, plus loin, nous relevons l’impossibilité pour le narrateur de nommer ce qu’il a réellement vu : « J’ai vu… j’ai vu… j’ai vu… ! Je ne puis plus douter… j’ai vu ! (…) j’ai vu ! » (pp.69-70).

Ainsi le recours aux sens ne garantit pas leur efficience, un phénomène qui s’intensifie au fur et à mesure que le narrateur perd pieds, perdu dans ses élucubrations et conjectures.

Les émotions, de la mélancolie à une terreur graduelle

L’expression des sentiments, on l’a esquissé plus haut, est omniprésente. S’il s’agit d’abord de sentiments, sensations et impressions agréables (« Comme il faisait bon ce matin ! »; « ce navire me fit plaisir à voir » p.55 et p.56), ceci ne dure pas au-delà de l’incipit. Dès le 12 mai, en effet, le narrateur se sent triste, sans trop savoir pourquoi, sinon peut-être une possible fièvre. Nous retrouverons d’ailleurs une telle explication (le corps plutôt que l’esprit) à plusieurs reprises. Ainsi, p.57, nous relevons : « un énervement fiévreux, qui rend mon âme aussi souffrante que mon corps ».

L’isotopie de la peur, voire même de l’angoisse, est présente tout au long du récit. En voici quelques mentions :

  • « je rentre désolé, comme si quelque malheur m’attendait chez moi » p.56 ;
  • « une inquiétude incompréhensible m’envahit » ;
  • « j’ai peur… de quoi ? » p.57 ;
  • Il raconte son cauchemar (p.58) ;
  • « un étrange frisson d’angoisse » p.59 ;
  • « inquiet » ; « apeuré sans raison » ;
  • « j’ai grand peur d’être repris, moi » p.61 ;
  • Quand le cauchemar revient, le narrateur en ressort « meurtri, brisé, anéanti » p.61 ;
  • « Rien, mais j’ai peur » p.72.

Le narrateur ne subit toutefois pas complétement ce qui lui arrive, mais tente de trouver des réponses, il essaie de fuir, il part par exemple en voyage.

Après la peur, le doute grandit en lui. Lors de l’épisode de la rose il se dit « éperdu » (p.70). Il qualifie ce qu’il a vu d’hallucinations, puis doute : « Mais était-ce bien une hallucination ? » (p.70); son âme est « bouleversée » (p.70).

Il se heurte alors à l’incompréhension, comme nous allons le voir maintenant.

Un va-et-vient entre incompréhension et folie

Le narrateur se voit ou plutôt se sent comme dépossédé de lui-même, pour être possédé par ce que nous nommerons incorrectement une « forme » (le Horla). S’il cherche une explication plausible, rationnelle, comme souligné plus haut, il multiplie les interrogations: ainsi les points d’interrogation abondent !

Voici quelques exemples significatifs :

  • « Décidément je suis fou ! » p.63 ;
  • « J’avais donc perdu la tête les derniers jours ! » p.63 ;
  • « mon affolement touchait à la démence » p.63 ;
  • « Ai-je perdu la raison ? Ce qui s’est passé, ce que j’ai vu la nuit dernière est tellement étrange, que ma tête s’égare quand j’y songe ! » p.61 ;
  • Figurez-vous un homme (…) qui ne comprend pas, voilà » p.62, suite à son cauchemar ;
  • « D’abord, je n’y compris rien » p.62 ;
  • « Cette fois, je ne suis pas fou » p.69.

À plusieurs reprises, le narrateur se croit délivré de son mal,

  • soit en l’expliquant : « Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le vide de fantômes » p.63 ;
  • soit en employant le verbe « croire » : « j’ai cru, oui, j’ai cru qu’un être invisible habitait sous mon toit » p.64 ;
  • soit en le minimisant : « un petit fait incompréhensible » p.64.

Comme nous l’avons évoqué, le narrateur avance le mal corporel (fièvre, etc.) avant d’envisager la folie, la déraison.

Il définit alors le Horla, certain de son existence, avec une grande précision nourrie de ses récentes observations : « je suis certain, maintenant, certain comme de l’alternance des jours et des nuits, qu’il existe près de moi un être invisible, qui se nourrit de lait et d’eau, qui peut toucher aux choses,  les prendre et les changer de place, doué par conséquence d’une nature matérielle, bien qu’imperceptible pour nos sens » p.70.

La question de la folie apparaît en filigrane pour revenir à plusieurs reprises… et être relativisée : « je me demande si je suis fou » p.70 ; « des doutes me sont venus sur ma raison ».

Dès lors, la folie est-elle la seule réponse envisageable ? C’est ce que nous verrons au point suivant, dans un prochain post.

Benjamin CONSTANT, Adolphe

J’ai récemment lu ce roman, publié en 1816.

Résumé

Benjamin Constant a choisi d’introduire puis de clore Adolphe de manière épistolaire. Le narrateur et personnage principal, un jeune homme de vingt-deux ans qui se dit taciturne et solitaire, se livre tout au long du roman à une profonde introspection. Un beau jour son existence se voit bouleversée par l’aventure d’un ami, épris d’une jeune femme. Dès lors Adolphe décide de l’imiter, et jette son dévolu sur Ellénore, une femme de dix ans son aînée…

Piste de réflexion : la description du personnage-narrateur par lui-même

Nous allons nous intéresser à la description – par lui-même – d’Adolphe, et plus précisément dresser son portrait.

Rappelons qu’en théorie, s’il relève de la description, « le portrait littéraire peut indiquer directement les aspects non visibles de la personne, par exemple donner ses caractéristiques psychologiques » (source consultable sur classes.bnf.fr/portrait/artportr/index.htm).

Par ailleurs, et plus précisément, le portrait « définit les personnages selon trois critères fondamentaux, abondamment croisés ». Il s’agit des critères physiques, psychologiques ou moraux (caractère mais aussi sentiments et pensée), et sociaux (appartenance à un milieu défini). (Source consultable sur le site de la Bnf.). En dehors des critères physiques, que nous ignorons, nous trouvons bien dans Adolphe les caractéristiques d’un portrait littéraire.

Essayons dès lors de dresser un portrait du personnage principal. « Timide », « agité », il se dit « accoutumé à renfermer en [lui-même] tout ce qu'[il] éprouvai[t] ». Nous retrouvons plus loin le terme « timidité » et notons son inclination pour la « solitude » (p.52). La présence des autres est alors ressentie comme « une gêne et un obstacle » (p.49), d’où cet « ardent désir d’indépendance » (p.50). Il exprime ce besoin de solitude par ces mots : « Je ne me trouvais à mon aise que tout seul ».

Il convient de souligner qu’Adolphe se dépeint non seulement comme il se voit, mais aussi comme il pense que les autres le voient. Son portrait est un auto-portrait constant, et s’il s’en défend, il se présente souvent sous un meilleur jour en justifiant son attitude. Il en va ainsi de son caractère solitaire et de son attitude suffisante en société. « Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m’apercevais point de l’impression que je produisais » : il oppose ainsi son caractère taciturne (« Je me réfugiais dans une taciturnité profonde ») à l’effet produit sur ses pairs : « On prenait cette taciturnité pour du dédain ». Enfin il justifie la réputation qu’on lui attribue bientôt, une « réputation de légèreté, de persiflage, de méchanceté » ; « une âme haineuse » (p.54) par son caractère réservé, qui, lorsqu’il s’éveille, l’entraîne « au-delà de toute mesure » (p.53). Plus loin, il explique : « Il s’établit donc, dans le petit public qui m’environnait, une inquiétude vague sur mon caractère » ; « on disait que j’étais un homme immoral, un homme peu sûr » (p. 55).

Nous pouvons dès lors définir Adolphe comme un personnage « épais », par opposition à un personnage « plat » théorisé par E. M. FORSTER dans son ouvrage Aspects of the novel, 1927. Son introspection constante fait en effet ressortir de nombreux et complexes traits de personnalité.

Lorsqu’il s’éprend d’Ellénore et entreprend de la séduire, il reprend le même raisonnement : impatience, résignation, « sombre, taciturne, inégal dans mon humeur » (p.75). Après l’avoir séduite, il se décrit comme orgueilleux, promenant sur les hommes « un regard dominateur ». Nous retrouvons là sa suffisance, sa vanité. Dans la relation amoureuse qu’il poursuit, il se montre à la fois ou tour à tour exigeant, inquiet, cruel, tourmenté… Il est alors considéré comme séducteur et ingrat (p.95).

Adolphe toutefois, nous l’avons vu, s’adonne à une introspection de chaque instant. Il essaie de se justifier, tout en le démentant. Il se juge, mais est-ce bien sincère ? Il évoque par exemple sa vanité (p.57), dont le but est le succès de son entreprise. Il pose comme un regard critique sur lui-même, lorsqu’il parle de « cette fatuité sans expérience qui se croit sûre du succès parce qu’elle n’a rien essayé » (p.64). Puis il se dit « indigné contre [lui-même] » (p.64). Il est, enfin, velléitaire et lâche en amour.

Le dénouement est tel qu’une unique interrogation demeure : si Adolphe se dit amoureux, nous devinons qu’en réalité, ce qu’il prend pour de l’amour n’est autre chose que l’expression de son trop grand amour-propre. Dès lors, comment et pourquoi le croire dans ses tentatives de justifications et autres explications oiseuses ?

À chacun d’y trouver sa propre interprétation…

Elena FERRANTE, Les jours de mon abandon

Olga, la narratrice, a trente-huit ans, elle est l’épouse de Mario et la mère de deux enfants, Ilaria et Gianni.

Le roman s’ouvre sur sa rupture – subie – avec son mari : il la quitte brusquement un jour, la laissant face à la douleur et l’incompréhension. Par-delà cette douleur, la narratrice livre ses pensées, ses sentiments, ses impressions aussi. Des impressions marquées par une conscience entravée, celle d’une femme rompue (par référence au roman de Simone de Beauvoir), abandonnée, rapidement en proie à une perception altérée du réel.

La technique narrative n’est pas sans évoquer le concept de « stream of consciousness » dont un exemple bien connu figure dans Ulysse (1922) de Joyce.

Olga dérive. Elle ne maîtrise plus rien, transformée en « pauvrette », cette voisine quittée par son époux lorsque Olga était petite, et dont la déchéance la hante. Son comportement devient irrationnel, hystérique, tant elle n’a plus de prise sur sa propre existence.

Les Jours de mon abandon, outre le roman d’une rupture, devient le récit d’une conscience sur le fil, entre folie et désarroi.

J’ai beaucoup aimé ce roman, en dépit ou pour la souffrance et la détresse qu’il décrit. En revanche, si j’ai apprécié l’écriture, le style de l’auteur, je n’oublie pas qu’il s’agit d’une traduction (par Italo Passamonti) de l’italien vers le français, certainement très fidèle, mais qui m’empêche de vous livrer un commentaire stylistique par exemple. Je suis frustrée de ne connaître l’italien pour lire ce roman dans le texte ! Ceci dit, un beau roman et un schéma narratif qui nous permet de plonger avec l’auteur dans la « presque-folie » d’Olga.