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Baladinages et paraphrastes, la « traduction »

Plaisanteries bouffonnes de mauvais goût et auteurs de paraphrases

Chaque matin, j’envisage la journée qui se profile et je prie pour ne pas être considérée comme une petite guenou ! Point de plaisanteries bouffonnes de mauvais goût, je ne m’occuperai pas de balivernes non plus. Certes je ne suis guère quelqu’un qui chipote. Mon humeur accorte pourtant n’est plus à prouver.

Le credo : ne pas rencontrer quelqu’un qui abuse. Ni qui use de faux-fuyants ! Et fuir ceux qui larmoient ! Sinon, les honorer du titre de monseigneur à seule fin de les confondre !

Même si cela n’est qu’un moyen de distraire, d’amuser, je sors à l’ouïe d’une petite musique.

Qui donc vais-je recevoir avec courtoisie ce jour ?

Mais qui vois-je ? Cette faculté d’apercevoir n’est pas sans me contrarier. Je risque d’être rendue sotte, tant il aime à attiser ! C’est aussi quelqu’un qui convoite… Mais qui, par trop, ne respecte pas les pratiques religieuses. Je penserai à attacher une indulgence et une prière à mon chapelet tout à l’heure. Je ne puis m’empêcher de mouvoir mes jambes deçà et delà… dont je dissimule pudiquement les parties charnues. J’imagine moult ébaudissements tout en taisant mon habitude de chicaner. Je m’adonne au marinisme, style affecté et précieux, à la préciosité, au bel esprit en somme ! C’est l’inverse lorsque l’on rencontre un vieillard respectable tel Nestor, et non un homme simple et borné qui s’amuse à des choses de rien à tout va. Sans parler de sa médiocrité : un poète médiocre ne saurait me plaire !

Quand j’emploie des mots surannés

Baladinages et paraphrastes

Chaque matin, j’envisage la journée qui se profile et je prie pour ne pas être considérée comme une guenuche coiffée ! Point de baladinages, je ne balivernerai pas non plus. Certes je ne suis guère une chipotière. Mon accortise pourtant n’est plus à prouver.

Le credo : ne pas rencontrer d’abuseur. Ni de biaiseur ! Et fuir les larmoyeurs ! Sinon, les monseigneuriser à seule fin de les confondre !

Même si cela n’est qu’une amusoire, je sors à l’ouïe de la musiquette.

Qui donc vais-je conjouir ce jour ?

Mais qui vois-je ? Cette apercevance n’est pas sans me contredire. Je risque d’être assotée, tant il est attiseur ! Il est aussi convoiteux… Mais par trop indévot. Je penserai indulgencier mon chapelet tout à l’heure. Je ne puis m’empêcher de brandiller des jambes… dont je dissimule pudiquement la charnure. J’imagine moults ébaudissements tout en taisant mon ergoterie. Je m’adonne au marinisme, au gongorisme, à l’euphuisme en somme ! C’est l’inverse lorsque l’on rencontre un Nestor, et non un Nicodème qui nigaude à tout va. Sans parler de sa médiocrité : un poétereau ne saurait me plaire !

Telle une dramatiste, je prie pour ne jamais me dépopulariser. Ma beauté est imployable… J’avoue ma propension à l’incorrigibilité. Philotechnique, outre mes atouts charnels, je joue persévéramment les paraphrastes.

Nul ne sait toutefois la futurition.

L’œuvre d’art

Bonjour ! Aujourd’hui je vous propose la lecture d’une nouvelle que j’ai écrite à l’âge de 18 ans (on y retrouve un certain lyrisme teinté d’emphase). L’allusion à Frenhofer ? Le Chef d’œuvre inconnu de BALZAC, lu et relu, tant je m’intéresse à la dialectique de l’artiste génial et de l’artiste laborieux.

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L’œuvre d’art

Vincent posa un regard morne sur les aquarelles qui s’amoncelaient autour de lui. Son travail était vain. Vain, cet effort continu pour toucher à l’idéal. Vaines aussi, ces heures de veille, ces nuits blanches. Et son sommeil agité, traversé ça et là d’obscures pensées, de rêveries confuses qui l’entraînaient, l’égaraient loin, plus loin toujours – jusqu’à le perdre. Derrière lui, sur le chevalet, posée comme en attente, son esquisse… Elle représentait une vague silhouette qui peu à peu, sous les doigts habiles, sous le regard inspiré de Vincent, prendrait vie. Pour l’instant, il hésitait devant la toile.

La femme, objet de son amour, était assoupie en un lieu inconnu, inaccessible encore au regard du profane. Lui ne pensait qu’à elle. Il la chérirait comme nul autre, il serait à elle, pour elle, corps et âme… Un doute parfois l’assaillait, qui le tourmentait : que ferait-il si elle le repoussait ? Si elle restait fermée à lui, figée à jamais, immobile dans son empire de papier ? Le souvenir de Sabine le hantait alors. Non, non, elle serait sienne, il ne pouvait en être autrement. Prisonnière de papier, en deçà, au-delà de l’humanité, qu’importait ?

Il aurait à lutter. Lutter contre lui-même, contre le réel. Contre tout ce qui était terne, sans grâce. Lutter contre ses souvenirs, les visages, les femmes qu’il avait aimées. Il le fallait. C’était sa tâche, et il aspirait à la perfection. Il était celui qui révélerait aux hommes la puissance des songes – des songes dont la beauté dépasse celle du réel – et, bien plus, il était le démiurge, le créateur. Il façonnait un visage, un corps – et un être, un nouvel être naissait au monde. C’était son art, sa vie, jour et nuit il y travaillait, passionné, et quand, insatisfait parfois, l’espoir le quittait, il se retrouvait seul, abandonné. Il se souvenait. Son enfance à la campagne, ses premières toiles, les encouragements maternels. Et les histoires que sa mère lui lisait souvent, dont une surtout le fascinait : c’était celle d’une jeune fille, Psyché, si belle que malgré les instances de Vénus, le dieu de l’amour n’avait pu se résoudre à l’abandonner.

Aujourd’hui, ses parents vivaient toujours dans le pavillon de ses premières années. Il ne les voyait plus. Le temps, l’envie lui manquaient. Il sortait rarement. Les oiseaux, la nature pour lui se taisaient. Après avoir été son modèle, celle-ci n’était plus à ses yeux qu’un décor trop réel. Les natures mortes qu’elle lui avait inspirées dormaient depuis longtemps dans un tiroir d’ébène, rejointes au hasard des jours par des croquis inachevés. Dans le square, les feuilles des tilleuls frémissaient à son approche. Sur son passage, les enfants ne riaient plus. Douloureux sourire où se lisent les ombres mouvantes de la passion, doucereuse amertume, qu’on promène avec soi quand plus rien n’a de sens. Au détour d’une rue, son reflet hâve le contemplait, flottant parmi les mannequins en vitrine. Mélancolie des jours d’automne, ciel gris, solitude infinie d’une âme détournée de la vie. Les nuages seuls, suspendus en une attente muette. Les heures s’étiolaient dans le silence.

Il s’enivrait de rêves.

Le chuchotement feutré du vent le rappela au monde. Il considéra sa toile, après avoir minutieusement choisi différents tubes de peinture. Il était décidé à faire de son esquisse une œuvre parachevée. La perfection le grisait, il repartait dans de brumeuses considérations quand ses yeux se posèrent soudain sur la main gracile de son aimée. Quelque chose avait changé, à peine perceptible, mais comment ne pas le voir quand la passion se confond avec l’âme ? Il se frotta les yeux, il travaillait trop. Mais un nouveau regard confirma son impression : là, sur la droite, une touche de corail qui n’était pas son œuvre.

Des ombres de peinture s’écaillaient sur sa palette.

Il fronça les sourcils et s’apprêtait à examiner la toile de plus près quand le téléphone sonna. Il sursauta. C’était un ami, qui l’invitait à déjeuner : « He, Frenhofer, on ne te voit plus guère en ce moment… ». Mais comment laisser son œuvre, sa création, le fruit de ses pensées, ne serait-ce qu’un instant ? Il reposa le combiné d’un geste lent. Bientôt le téléphone cesserait de sonner, tout comme la sonnette de l’entrée ne retentirait plus. Il n’ouvrait déjà plus son courrier. Que pouvaient bien lui faire les courriers de ses amis, ses factures – qui s’empilaient dans sa boîte aux lettres, quand son œuvre ne demandait qu’à naître ?

On l’oublierait. Cela le laissait désormais indifférent. Auparavant, oui, il s’en délectait même avec un frisson d’horreur. Aujourd’hui… Il se reprocha ce moment d’égarement, qui l’avait détourné de sa création. Ne plus répondre au téléphone, ne plus regarder le ciel par la verrière, ne plus… Il ne devait pas se laisser aller à de futiles rêveries. Pour rien au monde. Psyché, sa Toute Belle, l’attendait, et comment la laisser dans ses grossiers atours, si patiente peut-être, mais combien perdue dans l’immensité sans couleur de la toile ?

Les mains rapprochées en une attitude recueillie, il posa les yeux sur son œuvre. Il tressaillit, recula, le dos parcouru d’un frisson : la tache avait disparu. Il se frotta les yeux, incrédule, s’approcha, frôla la toile d’un doigt hésitant. Nul doute, il n’y avait aucune tache, et il semblait même qu’il n’y en eut jamais eu. Éperdu, Vincent se passa la main sur le visage. Le contact de sa peau moite, quelque chose de glissant le saisit. Cette texture un peu épaisse… Il se précipita sur un tiroir du chiffonnier, duquel il tira vivement un miroir quelque peu ébréché – le seul qu’il lui restât, car dans sa passion unique il refusait de voir son propre visage, craignant de se laisser influencer par des traits résolument humains. Mais sa peau était lisse et claire. Aucune trace de peinture là non plus, et pourtant il aurait reconnu cette sensation entre mille. Il devenait fou. Angoissé, il tourna en rond un moment. Irrésolu, il laissait d’insipides pensées l’envahir. Ses forces l’abandonnaient. Mais il lutterait, il le fallait. Non créée encore, du fond de son havre blanc, Psyché l’attendait. Et sa genèse serait inégalée. Il se remit à son ouvrage. Il promenait son regard, et son âme, sur la toile, et en même temps la femme prenait forme, se précisait, elle naissait à lui.

Mais les traits qui apparurent sous son pinceau n’étaient pas ceux de Psyché. C’était ceux, banals – mais ô combien chers, des semaines, des mois auparavant – de Léa. Sa défunte Léa. Comment pouvait-il ainsi profaner son œuvre ? Certes, il l’avait aimée, mais Léa n’était rien en comparaison de sa douce, sa ravissante, son Adorée, sacrée entre toutes… Toutes ces heures, tous ces efforts, c’était pour elle, pour lui donner vie… Rien ne serait trop beau pour elle. Il la parerait des plus belles étoffes, son teint serait vermeil, ses lèvres délicates, ses cheveux soyeux… Mais à sa place, c’était Léa qui lui souriait de son sourire de papier, il ne pouvait le supporter. Psyché, sa Toute Belle, était quelque part, ne demandait qu’à naître, frêle image de songe, silhouette imaginaire à qui lui, Vincent, allait insuffler la vie. Lui, lui seul… Pour l’heure, il lui fallait faire disparaître cet amour profane, faire de la toile son linceul, laisser ses traits s’évanouir sous ceux de son Amour. Guidé par une ardeur que seule la passion permet, son pinceau modela le visage de l’Aimée. Devant tant de beauté, il se crut possédé. Elle dépassait tout espoir.

Elle allait prendre vie. Quelques bijoux, une touche de nacre.

Son pinceau tremblait un peu, elle venait à lui. Rayonnante, sublime, drapée de pourpre, elle venait du monde des rêves, elle prenait corps, parce que lui le voulait. Il mesura sa puissance, se vit dans toute la beauté, la force de son art.

Une émotion nouvelle l’envahissait, indicible. Irrépressible. Il avait créé la plus belle femme du monde, et elle lui appartenait. Oubliées, toutes ces heures de souffrance, ces heures de création dans le doute, dans la nuit, ces heures de pluie-mélancolie… Son aimée respirait sous ses doigts, et c’était lui qui l’avait engendrée. Elle était à lui, comme jamais aucune femme n’avait pu l’être auparavant. Léa était partie. Sylvie, Sabine… n’existaient plus non plus. La grâce, la beauté de Psyché – telle qu’il l’avait baptisée à sa première pensée – étaient sans égal. Il était comblé. Tendu dans un dernier effort, au bord de l’asphyxie, il appliqua l’ultime touche de peinture – un éclat doré dans ses cheveux de soie. Après quoi, s’abîmant dans sa contemplation muette, il baissa les paupières. Recueilli, serein enfin.

Le bruit d’un objet qu’on fait tomber, un souffle furtif le firent sursauter, l’arrachant à sa douce rêverie. Il revint difficilement à lui, ses yeux égarés se posèrent sur sa toile – blanche, vierge, comme en attente. Sur le sol, quelques gouttes de peinture. Des gouttes rouge sang. Frappé comme par un coup mortel, Vincent tomba sur le parquet, eut la force de se retourner : la porte de l’atelier était entrouverte et dans son embrasure on apercevait un mince filet de ciel bleu.

FIN

L’entretien (texte bizarre)

Je sors tout juste d’un entretien… plus ou moins raté. D’où le choix de ce texte, histoire de retrouver le sourire…

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L’entretien

Le téléphone sonne. « Vous êtes toujours disponible ? ». Bref, j’ai décroché un entretien. Yeahhhh.

Pourtant le téléphone ne sonnera plus. Tu parles d’une élite. Vous aurez le choix, un champ infini de possibles, bla bla bla. Le téléphone obstinément se tait.

Dans la salle d’attente, je jauge mes concurrents. Je me répète que je suis la meilleure. Je suis la meilleure. Difficile de m’en persuader quand je jette un regard de biais au CV de mon voisin. J’essaie de me rassurer. Mais oui, j’ai une valeur ajoutée de ouf à leur apporter. Je pianote sur mon smartphone, j’envoie des émoticônes crispés – et aussi certains dégobillant, la classe, grave – à mes potes. Une jeune femme a une araignée dans les cheveux. Je tente de me détendre. Je plisse le nez. Je fronce les sourcils. Puis les défronce. Je respire par le ventre. Pas très efficace. La chance de ma vie. Le marché de l’emploi vous accueillera les bras ouverts, qu’ils disaient. Ils n’attendent que vous pour prospérer, accumuler les bénéfices, etc. À vrai dire, je me demande si le clown avalé tôt ce matin était frais. J’ai vaguement la nausée. Mais l’araignée est bien vivante. Mon ventre se remet en place.

On vient me chercher.

« Présentez-vous ».

La galère. C’était soit ça, soit « présentez-nous votre parcours ». J’aurais préféré la seconde. Alors je redis mon nom, bêtement. J’ânonne des inepties.

Marketeuse de formation, je me transforme tour à tour en jeune femme ambitieuse et dynamique, en exécutante proactive, en athlète de niveau communal, en amoureuse des causes nobles. Je perds définitivement pieds à leurs yeux quand j’évoque les petites figurines que je confectionne en pâte Fimo® : le lapin violet avec sa carotte qui trône fièrement dans la vitrine de maman est pourtant ma plus belle réussite.

Un des membres du jury, monsieur Humin, le DRH je crois, caresse distraitement un dalmatien. J’aurais du y penser.

Ils m’ont mollement remerciée de leur avoir fait l’honneur de me déplacer.

J’ai finalement raté mon entretien. Vous savez, quand vous trouvez une enveloppe toute fine dans la boîte aux lettres. Le téléphone encore une fois est resté muet. Foutu téléphone (c’est plutôt moi qui suis foutue me direz-vous). J’ai reçu un courrier-type: « Malgré la qualité de votre candidature, et bla et bla et bla ». Je suis certaine qu’ils ont retenu la fille à l’araignée. Les araignées, en effet, s’entendent à merveille avec les dalmatiens ! J’aurais du apporter la mienne, d’araignée. Mais elle est restée accrochée au plafond.

En revanche, je n’aurais sûrement pas dû parler de Tisti, mon poisson rouge quand j’avais dix ans. Pleine d’ambition à son égard (école du cirque, enseignement, ambassadeur ?). Je lui apprenais les mathématiques. Sans grand succès, je crois, Il n’a jamais été reçu au CAPES (qu’il n’a pas passé, vu qu’on n’aménage pas les épreuves pour les poissons).

En remontant de la boîte aux lettres où s’accumulent des courriers tout fins (j’aurais dû mettre un autocollant comme les stop pub, vous savez, mais qui indiquerait : stop candidatures refusées), j’ai déposé les courriers dans mon secrétaire. J’ai promené machinalement un regard circulaire, évitant soigneusement mon bureau devant la fenêtre.

Pourtant ça a fini par arriver. Je me suis assise devant l’ordinateur.

Demain j’enverrai de nouvelles candidatures.

« J’ai vieilli »

Le texte qui va suivre m’a été inspiré par une phrase de Queneau, lorsque Zazie dit « J’ai vieilli », à la fin de Zazie dans le métro.

« J’ai vieilli »

J’avais cinq ans, j’avais tous les jouets que je voulais, c’était l’automne, j’aimais mes parents, j’aimais aussi jouer avec mes copains dans la cour de récréation, tirer les couettes des filles, rester en pyjama et la crème au chocolat.

J’avais cinq ans et je me sentais important, j’étais le roi ; le chouchou de la maîtresse, c’était moi. on jouait au ballon avec les copains, on se bagarrait, on embêtait les petits, on montait sur le toboggan.

J’avais cinq ans et j’étais persuadé d’être tout pour mes parents, ma maman surtout, je montais sur ses genoux, elle me caressait les cheveux, j’aimais pas ça mais je la laissais faire parce qu’après tout, les câlins d’une maman c’est la meilleure des choses au monde.

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Quand elle est arrivée, j’ai pas tout de suite compris. Pourtant ils m’en avaient parlé, tu vas avoir une petite sœur, tu pourras t’occuper d’elle, tu seras le grand, tu la défendras dans la cour de récré, tu lui prêteras tes jouets, tu verras, vous vous entendrez bien.

Mais moi je voulais pas les prêter, mes jouets.

Et puis les filles, j’aimais pas ça. À l’école, elles avaient les cheveux longs, elles pleuraient tout le temps pour un rien, elles prenaient toujours la balançoire et en plus, elles rapportaient tout à la maîtresse.

Et on m’annonçait que je devrais partager ma maman avec une fille, une petite sœur, et je ne sais pas quoi encore, blablabla. J’ai beaucoup pleuré dans mon lit. À cinq ans, on pleure dans son lit, même quand on est un grand.

Maman et papa m’ont emmené chez mamie et papy. Le ventre de maman était très gros, elle avait les joues toutes roses, elle a pleuré quand la voiture a démarré. Elle m’a fait coucou de la main jusqu’à ce que papy dise, allez, on rentre, tu vas attraper froid. Alors on est rentré.

Mamie m’a fait un gros bisou après m’avoir bordé. Moi, je boudais un peu parce que les câlins de maman me manquaient, et puis j’aurais bien aimé avoir de la crème au chocolat en dessert, mais y en avait pas.

Moi, j’aime bien mon papy et ma mamie, même s’ils sont vieux et que chez eux, il n’y a pas d’albums pour enfants comme Paf le chien ou Boum boum la malice. Y a rien que des livres écrits en tout petit, y a même pas d’images dedans, c’est pas marrant d’être des grandes personnes. J’espère que je resterai petit toute ma vie parce que Paf le chien il fait rien que des bêtises, et ça me fait bien rigoler.

Après, mes parents sont revenus me chercher. Dans un couffin, mais je savais pas encore que ça s’appelait un couffin, je disais un panier, il y avait une toute petite chose enfouie sous des couvertures, elle bougeait pas trop, elle couinait pas, et puis j’ai vu une toute petite main avec des doigts minuscules et maman m’a dit, Antoine, voilà ta petite sœur.

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Pauline ne fait que dormir, je lui ai montré mes jouets, elle les a même pas regardés. Un bébé-fille quoi. Elle fait que dormir, boire des biberons et réveiller tout le monde la nuit parce qu’elle a faim. Si elle veut même pas voir mes jouets, je me demande à quoi on jouera ensemble, en tout cas a dit maman, elle est trop petite pour le moment, tu veux lui donner son biberon?

J’m’en fiche de son biberon. Je veux aller sur les genoux de maman, mais elle a Pauline dans les bras. Papa fait chauffer le biberon.

À l’école, la maîtresse était au courant que j’avais une petite sœur. Elle m’a félicité comme si j’avais fait quelque chose de spécial, comme un beau dessin ou comme si j’avais été sage. Elle a ajouté que j’étais un grand frère maintenant, que c’était important, un grand frère, et elle faisait des sourires et elle disait aux copains, Antoine a une petite sœur, et si on lui faisait tous un dessin à la petite Pauline, et puis après c’était la récré et toutes les filles ont voulu que je leur dise comment elle était ma petite sœur, si elle était mignonne, si elle buvait bien ses biberons.

Pauline, elle a la peau toute fripée, elle est pas belle, et ses biberons, je m’en fiche. Laura l’a répété à la maîtresse qui m’a fait les gros yeux. J’ai été puni.

J’étais au coin, je pensais à mes jouets, surtout mon dinosaure en plastique, celui que je peux tordre dans tous les sens sans qu’il se casse, et à mes copains que j’entendais jouer bruyamment, je pensais aussi à ma maman et mon papa.

Pourtant j’ai pas pleuré quand la maîtresse m’a envoyé au coin.

J’étais un grand frère maintenant.

Papa est venu me chercher. Il m’a pas grondé pour avoir été puni. Il a juste dit Antoine, mon grand, qu’est-ce qui t’arrive, et là je l’ai regardé et j’ai répondu, papa je veux rentrer à la maison. Il a insisté mon papa, il se décourage pas comme ça. Alors j’ai lâché sa main et je lui ai dit gravement : « J’ai vieilli ».

Où l’imagination puise dans les souvenirs

Douze ans

On devine sa silhouette à la grille de l’école, au loin. Il s’agit donc d’une enfant, quoi que, pas tout à fait, plutôt une adolescente. Elle a douze ans.

Elle aime plus que tout bavarder avec ses copines, sa bande ou son groupe comme elle dit, pouffer devant les garçons, et en vrac, le shopping, la musique (elle feint d’aimer le rock mais lui préfère la pop, genre Taylor Swift), le chocolat blanc, les magazines pour ados et leurs tests psycho (« est-il fait pour toi ? », « es-tu prête pour ta première fois ? », « garderas-tu ta meilleure copine pour la vie ? », etc.), elle aime aussi les récrés au collège, les intercours où elle pourra apercevoir LE garçon le plus cute du collège (« waouh t’as vu il m’a regardée !!! »), les vacances, feuilleter des magazines et catalogues à plat ventre sur son lit et en corner les coins où une jupe, pantalon ou autre sac en simili-cuir l’attire, mais vraiment, vraiment… une manière de faire comprendre à sa mère qu’elle en a très très envie, mais surtout, et irrésistiblement vraiment vraiment besoin), etc.

Le collège, à douze ans, c’est toute sa vie. D’accord, il y a aussi les visites à Tante Aglaé, mais, bon, c’est que le dimanche, et puis Tante Aglaé, c’est pas pour dire, mais, euh, il y a plus fun comme compagnie. Revenons-en au collège… Pas pour les cours hein ! pour les permanences, les rigolades en bande, les projets du mercredi et du samedi après-midi, les caricatures des profs « relous » esquissées à la hâte sur des feuilles volantes, voire même sur les pages du cahier de mathématiques.

À douze ans, on vit une existence oufissime.

C’est aussi l’âge où elle a décidé, en adulte, qu’elle arrêtait de lire la bibliothèque rose, la Comtesse de Ségur qu’elle parcourait en cachette ces derniers mois, et aussi la saga Ingalls… Pop magazine, Joliado et Amour à la récré lui semblent plus adaptés à sa nouvelle maturité (celle qui précède l’entrée en quatrième).

Elle cesse donc de lire.

Elle veut jouer de la guitare, mais elle dit de la « gratte », sa terminologie change, cela signifie qu’elle grandit… Elle veut sortir quand ça lui chante (« oui maman j’ai fini mes devoirs »), aller à des soirées qu’elle appelle des dîners, c’est plus adapté, embrasser des garçons, porter des jupes courtes, se maquiller – eyeliner à gros traits, mascara en pâtés et parfois fond de teint orangé avec l’élégante démarcation au niveau du cou – en gros, vivre sa vie de femme comme elle le répète constamment et presque dramatiquement à ses parents dépassés.

Elle dit des gros mots à chaque fin de phrase, mais même au début et au milieu, ce qui finalement laisse bien peu de place à un lexique châtié, elle emploie le terme raffiné de « putain » à la même fréquence qu’elle ramène sa mèche sur le côté, elle fait sa crâneuse, ignore ses parents, dont elle a honte, vu que douze ans, c’est l’âge bête.

On ignore comment elle s’appelle. Inès, Pénélope, Apolline, parfois Léonie ou Blanche… Elle a les cheveux longs qu’elle lisse chaque matin au Babyliss® surchauffé, une invention dont elle ne pourrait grave se passer. Elle papillonne, passe plus de temps devant son miroir que devant ses devoirs de français. Elle prend des douches à répétition, elle joue la comédie, elle invente des mensonges dont personne n’est dupe, elle affabule, s’invente une autre vie, et sous ses airs de crâneuse, elle essaie tout bêtement de vivre son adolescence, de supporter ce corps qui change et qui lui échappe, de supporter aussi les remarques de ses parents et de sa fratrie, de ne pas trop souffrir, de ne pas trop pleurer, parce que son maquillage n’est pas waterproof et qu’elle ne veut pour rien au monde ressembler à un panda.